3| Chute/fragmentation
Ce qui fait de nous des êtres humains, ce n’est pas notre prétendue différence avec les non-humains, les inhumains, les sous-humains, les plus qu’humains, ceux qui ne comptent pas, mais plutôt notre relation et notre responsabilité envers les mortes et morts, les fantômes du passé et du futur.
[Ce qui ne veut pas dire que cette façon de marquer l’humain est une occasion de plus pour l’exceptionnalisme humain, puisque tous les êtres de temps font leur deuil] (Barad 2017)
Le 16 juin 2022, le satellite cargo Progress MS-20 est amarré au
module Zvelda de la station spatiale internationale. À 22 h 03, heure
de Moscou, les moteurs du satellite effectuent une manœuvre inattendue
pour éviter l’approche dangereuse d’un fragment du vaisseau spatial
Kosmos-1408. La manœuvre est confirmée quelques minutes plus tard par
Dmitry Rogozin, chef de l’agence spatiale Roscosmos, avec le partage
sur son canal Telegram personnel d’une vidéo envoyée par le cosmonaute
Sergueï KorsakovCanal Telegram personnel de Dimitry Rogozin : « Je
confirme qu’à 22 h 03, heure de Moscou, les moteurs du vaisseau cargo
de transport russe Progress MS-20 ont effectué une manœuvre non
programmée pour éviter une approche dangereuse de la station spatiale
internationale avec un fragment du vaisseau spatial Kosmos-1408 » ;
source : https://t.me/rogozin_do/3073
Canal Telegram de l’agence spatiale « Roscosmos » : https://t.me/roscosmos_gk↩︎. Pour éviter la collision, le
système d’alerte automatique de Progress active un système de
propulsion et déplace de 890 mètres l’ensemble de l’ISS en 275
secondes de manœuvre. Kosmos-1408 est un satellite de type ELINT
(Electronic Signal Intelligence) lancé en orbite en 1982 et utilisé
pour l’espionnage des signaux électroniques. Après presque quarante
années terrestres de vol en orbite basse, Kosmos-1408 a été victime
d’une attaque anti-satellitaire par le missile antibalistique A-235
PL-19 Nudol, initialement conçu par la société russe Almaz-Antey pour
contraster d’éventuelles attaques nucléaires sur Terre. Le 15 novembre
2021, A-235 PL-19 Nudol est lancé depuis le cosmodrome de Plesetsk, à
800 km de Moscou, et son impact est testé sur le cadavre du satellite
Kosmos-1408. L’impact provoque un nuage d’environ mille cinq cents
débris couvrant l’espace orbital entre 300 et 1 100 km d’altitudeVoir à ce propos les articles en ligne : https://arstechnica.com/science/2021/11/new-images-and-analyses-reveal-extent-of-cosmos-1408-debris-cloud/ ;
https://www.bbc.com/news/science-environment-59299101↩︎, et obligeant l’équipage de l’ ISS
à se réfugier dans les capsules Crew Dragon Endurance et Soyuz MS-19,
prêtes pour une éventuelle évacuation. L’ISS tourne autour de la Terre
toutes les quatre-vingt-dix minutes. En raison de l’emplacement du
satellite détruit en orbite basse, l’ISS a croisé le nuage de débris
toutes les quatre-vingt-dix minutes jusqu’à la dispersion du nuage.
Tous les vaisseaux spatiaux en orbite ne disposent pas d’un moteur
actif leur permettant d’esquiver les débris de leurs ancêtres. L’effet
domino n’est qu’une question de temps, le rendez-vous entre les
vaisseaux spatiaux défunts est inévitablement un choc. Kosmos-1408
n’est pas le seul satellite post-mission à avoir explosé, mais il
rejoint une série d’expériences menées par de multiples agences
spatiales nationales, dont les conséquences écologiques s’ajoutent au
risque pour les missions actuelles, et dont le remède est exactement
une solution, l’attente d’une dispersion.
Dans cette partie de ma recherche, je souligne la toxicité de la prolifération de débris matériels et idéologiques dans la chute (fragmentation, dispersion, mais aussi obsolescence) de ces dernières. Comment le Progrès nous permet-il d’esquiver ces et ses débris ?
À la fin de leur mission, les satellites suivent différentes directives en fonction de leur position en orbite. Les premières directives ont été établies par l’IADC (Inter Agency Space Debris Coordination Committee) en collaboration avec la NASA en 1995. Selon ces dernières, les satellites en GEO doivent être désorbités à 300 km au-dessous ou — plus souvent — au-dessus de leurs emplacements, pour après migrer spontanément vers une orbite dite cimetière. Pour les satellites en LEO, la situation est plus critique, car l’espace est limité et les débris sont nombreux. Après un maximum de 25 ans, les satellites obsolètes mais encore contrôlables sont réintroduits dans l’atmosphère. Les vaisseaux spatiaux ne résistent pas intacts à l’impact avec l’atmosphère et s’effondrent en une pluie de débris au-dessus d’une zone spécifique de l’océan pacifique, nommée « point Nemo » d’après un protagoniste du roman Vingt Mille Lieues sous les mers de Jules Verne. Le point Nemo est un point d’inaccessibilité, c’est-à-dire le point le plus éloigné possible de la terre. Le littoral le plus proche se trouve à 2 700 km. La présence humaine la plus proche du point Nemo est celle des cosmonautes à bord de l’ISS, entre 330 et 4 10 km d’altitude. Cette région a été désignée comme un cimetière de débris spatiaux précisément parce que personne (nemo en latin) ne s’y trouve, ou du moins aucun être humain. Le point Nemo n’est ainsi pas un « point », mais une région à peu près de la taille de la France qui abrite — en plus de satellites en miettes — des îles imaginaires, comme l’île de R’lyeh imaginée par H.P. Lovecraft et décrite dans sa nouvelle L’Appel de Cthulhu. Désorbitation, chute libre, fragmentation, noyade. Lorsqu’ils ne sont plus contrôlables, les satellites en LEO finissent par entrer dans une orbite cimetière (ou orbite d’élimination, disposal orbit). Dans la mesure du possible, les parties des satellites obsolètes sont retirées et récupérées.
Dans un article de l’American University Law Review, Emily Nevala décrit comment, avant même que ne se pose la question du développement de technologies actives d’enlèvement des débris spatiaux (ADR, Active Debris Removal) — canons ? filets ? adhésifs appliqués sur des vaisseaux spatiaux ? — la question de la propriété des dispositifs spatiaux post-mission est primordiale. Il est urgent de mettre en place une réglementation concernant l’abandon, et l’éventuelle capture, des débris-mêmesNevala (2017) fait référence aux lois américaines sur la propriété en les appliquant conjointement avec les règlements de l’IADC et de la NASA.↩︎. Nevala explique comment, dans ce cas, les définitions de juridiction et de contrôle correspondent, et que, bien que nous puissions définir l’Espace comme un global commons, il n’est pas certain que nous puissions également étendre cette définition aux artefacts qui le peuplent. Pour que la récupération et l’enlèvement actif des débris puissent avoir lieu, il est nécessaire que les artefacts présents dans l’Espace soient abandonnés, afin qu’ils puissent retrouver le statut de commons — et redevenir disponibles pour des tiers. Une définition générale indique que l’abandon est précisément un transfert volontaire et unilatéral de propriété. Pour qu’il y ait abandon, il y a quelques critères de base :
Pour abandonner un bien, un propriétaire doit (1) accomplir un acte manifeste qui (2) montre son intention d’abandonner le bien, et (3) l’action et l’intention doivent se produire simultanément. Ces éléments sont conjonctifs, ce qui signifie que chaque élément individuel est nécessaire mais non suffisant pour prouver l’abandon à lui seul. (Nevala 2017, 1 516)
L’abandon est donc une manifestation active de volonté et de conscience des conséquences. L’intention et l’action doivent, en outre, être concomitantes. L’application de cette définition aux satellites post-mission complique la question de la possession-abandon-récupération. Comme mentionné précédemment, les satellites post-mission en GEO reçoivent souvent l’ordre de migrer vers une orbite cimetière. Si le satellite post-mission a suffisamment de carburant pour effectuer la manœuvre, il quitte l’orbite GEO et obéit à la commande. Dans ce cas, l’action semble répondre suffisamment à la définition d’abandon. Néanmoins, l’ordre exprimé par l’agent propriétaire du satellite est celui d’évacuer l’orbite, mais aussi de rester dans l’Espace, bien que cette action implique la perte de contrôle du dispositif même. Dans ce cas, Nevala souligne que l’intention du propriétaire n’est pas d’abandonner volontairement le satellite, mais de le stocker loin des orbites utiles (libérer un créneau en GEO). Si la désorbitation n’est pas possible et que le satellite post-mission reste en GEO, la situation serait la suivante : l’absence d’interaction dans le temps — précisément 25 ans — entre l’agent propriétaire et le satellite post-mission peut être considérée comme une action volontaire d’abandon. Il en va de même pour les satellites en LEO qui ne parviennent pas à rentrer dans l’atmosphère. Quant aux débris spatiaux (petites pièces ou fragments), il est impossible de les définir comme des objets abandonnés, et donc récupérables, car ils ne peuvent être directement liés à un agent propriétaire. Un fragment de vaisseau spatial comprend tout : carburant, peinture, microparticules, guitares électriques. Il ne peut y avoir aucun contrôle direct, aucune juridiction, aucune volonté d’abandon ou de capture possible. Nevala estime que les entreprises qui aspirent à la remise en état des débris spatiaux ne peuvent pas s’en tenir aux seules lois sur la propriété, notamment parce que les technologies actuelles ne permettent pas encore une action directe du propriétaire du satellite post-mission (une récupération complète ou semi-complète de l’artefact n’est pas possible), et que la prolifération des débris est essentiellement inévitable, même sans l’intervention des technologies antisatellites. Il n’existe pas encore de technologies suffisamment avancées pour la récupération et l’élimination systématiques des débris spatiaux.
S’il est vrai que nous pouvons identifier l’Espace comme une ressource commune, qui n’appartiendrait à personne et dont toute l’humanité bénéficierait de son exploitation, les technologies qui l’occupent nuisent à tous et toutes. Nous construisons des dispositifs spatiaux de pointe, toujours plus durables, et assurons leur longévité dans l’Espace. Leurs fragments n’appartiennent à personne, mais leur longévité centenaire correspond à une contamination de l’Espace tout aussi pérenne. Un fragment d’aluminium ou de plastique n’a pas besoin d’être momifié pour être immortel, ou presque. Kosmos-1408 et ses fragments sont nés immortels. Désorbitation, chute libre, fragmentation, noyade, éternité. Ce même fragment occupe un espace dilué dans une marée de vide et un temps futur. Il occupe un après auquel nous ne pouvons pas payer notre dû. Les cimetières de satellites sont des orbites à nous lointaines ou inutiles, des points inaccessibles dans les profondeurs de l’océan, des temps futurs sacrifiés pour le Progrès d’aujourd’hui. La zone sacrificielle de Kosmos-1408 couvre l’orbite entre 300 km et 1 100 km, mais il est erroné de penser que la prolifération des déchets spatiaux ne concerne que les orbites lointaines et les cimetières de satellites, ou que la seule zone de largage se trouve à un point inaccessible, dans les profondeurs de l’océan Pacifique.
Il est souvent fait référence au mythe d’Icare dans le discours sur l’écologie des dispositifs technologiques, leur dangerosité et leur rôle dans l’accélération de l’effondrement écologique. Fils d’un inventeur (Dédale) et d’une esclave (Naupacté), Icare s’élève grâce aux ailes de cire et de plumes construites par son père, mais comme il s’approche trop près du Soleil, ses ailes fondent et il tombe en chute libre sur l’île de Samos. Poussé par sa cupidité et naïveté, il découvre son impuissance. La chute libre est le revers de la médaille dans un système où la verticalité est une ambition, une illusion et le centre de construction du pouvoir. Le 3 juin 2022, le satellite Progress MS-20 est mis en orbite depuis le site 31 du cosmodrome de Baïkonour par une fusée Soyouz-2-1a alimentée par RP-1 (Rocket Propellant-1 ou petroleum raffiné), un type raffiné de paraffine contenant de la diméthylhydrazine asymétrique (heptyl). Les trois moteurs de la fusée sont libérés lorsque Progress s’éloigne de la surface de la Terre et tombent en morceaux dans la steppe kazakhe. Lancement, largage, chute libre, fragmentation, dissolution, éternité. Robert Kopack décrit les zones de chute [fall zones] de carburant et de résidus de fusées dans la steppe entourant le cosmodrome comme l’un des symptômes les plus frappants des géographies toxiques et des lacunes en matière d’information de l’autoritarisme scientifique qui régit la vie post-soviétique à Baïkonour. Kopack (2019) écrit :
Parmi les trente zones de chute connues, certaines atteignent une superficie de 3 000 miles carrés [un peu moins de 5 000 km], couvrant des parties des régions de Karaganda, Pavlodar, Akmola et du Kazakhstan oriental. Avec plus de deux mille lancements au total, plus de 27 000 miles carrés [43 452 km] de terre ont été décrits par les observateurs internationaux comme des “zones de crise écologique” ou des “zones de catastrophe écologique”.
La criticité de ces zones de chute et la toxicité de l’heptyle sont d’une part soulignées par de forts mouvements politiques et d’activisme écologique spatial au Kazakhstan et, d’autre part, minimisées par des incidents exceptionnels dans des terres faiblement peuplées par la majorité de canaux médiatiques et institutionnels. L’auteur ajoute :
S’exprimant sur les dangers de l’heptyle, un ingénieur du Centre européen de recherche et de technologie spatiales a fait remarquer : “une cuillère à soupe d’hydrazine [le type de carburant pour fusée qui comprend l’heptyle] dans une piscine tuerait toute personne qui en boirait l’eau.” Des recherches récentes ont montré que les régions de la zone de chute présentent des niveaux d’heptyle jusqu’à quatre cents fois supérieurs à ceux autorisés, et que les traces du carburant, qui est un agent mutagène et cancérigène connu, peuvent durer de 80 à 100 ans. (Kopack 2019, 12)
Année 2100 : je suis morte et la paraffine de Soyuz-2-1a habite encore une orbite à basse altitude et quelques zones faiblement habitées du Kazakhstan.
En réponse à la cosmophobie des écologistes, la gouvernance politique et environnementale qui structure et maintient en vie le cosmodrome neutralise toute résistance en banalisant et en minimisant le problème causé par l’heptyle. Certes, l’heptyle n’est pas un problème qui concerne uniquement l’espace de Baïkonour, mais le fait que les zones de chute soient sur terre et non dans la mer le rend évident. Kopack définit les problèmes par rapport à d’autres cosmodromes non terrestres, par lesquels les déchets de fusées et de combustibles tombent en pleine mer. La politique environnementale ne change pas : « la solution à la pollution est la dissolution » (ibid.). Kopack parle de Baïkonour comme d’un type particulier d’inland offshoreL’expression inland offshore est un oxymore qui indique la présence d’un territoire situé à l’intérieur d’un pays [inland] qui bénéficie des caractéristiques d’un territoire situé au-delà de ses frontières ou de ses côtes — offshore signifiant « un lieu situé en mer à distance de la côte » et, selon le contexte, faisant référence aux activités de production délocalisées à l’étranger, notamment pour bénéficier d’une fiscalité, de coûts moins élevés ou d’une législation plus souple. Nous pouvons traduire inland offshore par “« délocalisation locale ».↩︎, en gardant à l’esprit que le discours sur le développement des technologies spatiales ne peut s’arrêter à la critique techno-scientifique, mais doit continuer à étudier les intérêts économiques et politiques de l’accès aux technologies elles-mêmes. Cet accès est d’ailleurs entravé par le secret, les fermetures, la militarisation, l’invisibilité. La délocalisation, offshoreDans la définition de Kopack : « Le offshore est un ensemble de conditions et de façons particulières de voir, ainsi que des territoires réels dans lesquels la production de profits peut échapper ou minimiser la contestation et la surveillance. » (2019, 2)↩︎, est un outil physique et conceptuel à la fois qui permet de maintenir un paysage précis, hautement militarisé et néocolonial : l’accès à la terre ouverte, la terre vide, la terre nullius, la terre de celles et ceux qui y plantent un drapeau, « un des secrets du capitalisme » (p. 11). La prolifération des débris dans leur sourde invisibilité et leur invisibilité fait partie de ce même mécanisme et de son extension dans le temps.
La question de la longévité des débris et de leur occupation et contamination spatiale est comparable à ce que Winona La Duke appelle le colonialisme radioactif (Churchill et LaDuke 1986), par lequel les logiques impérialistes ne sont pas passées, mais leur désintégration radioactive se perpétue dans un temps futur, perturbant toute linéarité temporelle. L’uranium est déjà dans le futur. Karen Barad (2020) cite La Duke qui écrit sur les liens entre le colonialisme et la matière, en examinant le cas d’un dôme. Situé sur l’île Runit de l’atollÎle en forme d’anneau constituée de récifs coralliens entourant un lagon.↩︎ d’Enewatak, dans les îles Marshall, le dôme — également appelé le Cactus ou encore le Tombeau — est un moulage en béton de 115 m de diamètre et de 46 cm d’épaisseur, qui renferme 73 000 m² de déchets radioactifs dans un cratère de même taille, résultat des essais nucléaires états-uniens effectués entre 1946 et 1958. Vers la fin des années 1970, le gouvernement états-unien s’est lancé dans un plan d’élimination des déchets qui employait quatre mille personnes dans la collecte des morceaux de plutonium à mains nues, pour les mettre dans des sacs en plastique et les jeter dans le cratère — le point d’impact d’une bombe nucléaire testée. Barad raconte cette opération de nettoyage rudimentaire afin de comprendre comment l’ère nucléaire est liée à l’ère du changement climatique, par la théorie et l’action du même colonialisme radioactif. Tout comme Baïkonour, l’atoll d’Enewatak était une zone faiblement habitée. De plus, il n’est pas loin du point Nemo, où « personne » ne s’y trouve. Les gouffres d’un kilomètre de long sur l’île Runit et le nuage de fragments sur Kosmos-1408 sont les symptômes de frictions et d’impacts qui nient la durabilité d’une politique du vide, d’une expansion exceptionnelle, infinie et immatérielle, angélique et immortelleEn plus d’incarner des politiques de colonialisme radioactif, le développement de la bombe nucléaire a également le mérite de renforcer une importante dualité idéologique. Brian Easlea évoque les langages et les codes utilisés lors des expériences de développement de la bombe, soulignant que des termes tels que « pénétration » (de la nature, de la sphère ennemie, de l’âge) étaient récurrents et que la progéniture nucléaire avait un sexe : une explosion réussie était appelée baby boy, une explosion ratée baby girl (Easlea 1987).↩︎. La permanence, l’emploi dans la durée et la manœuvre de l’avenir ne sont possibles que s’il y a autant de progrès que d’impacts que nous sommes tenus d’esquiver. Le grand objectif du Progrès est d’esquiver miraculeusement l’avenir. Quels corps spatiaux vaincront la gravité et la mort, comme dans les plus grandes utopies transhumaines ?
Je parle d’impacts, de collisions et de cimetières, mais ce qui meurt n’est pas le médium : comme l’écrivent Garnet Hertz et Jussi Parikka, « les technologies de l’information ne sont jamais éphémères et ne peuvent donc jamais mourir complètement » (2012). Partant de cette perspective, Hertz et Parikka proposent l’expression « technologies zombies » pour désigner toutes les technologies qui utilisent des ressources finies, qui ont une durabilité minimale à l’état de fonctionnement et une durée de vie infinie à l’état de déchet. Une fusée à heptyle, un satellite Progress, une station spatiale, une guitare électrique envoyée dans l’Espace, un sac en plastique enfermé dans un moule en béton. Dans Héritage et fermeture : une écologie du démantèlement, Emmanuel Bonnet, Diego Landivar et Alexandre Monnin (2021) s’approprient le vocabulaire de Hertz et Parikka pour décrire la manière dont la « zombification » des technologies est un processus (ruina ruinans) et pas seulement le résultat, la ruine en soi (ruina ruinata). Les ruines — Kosmos-1408, Progress, les hangars abandonnés de Baïkonour, les gouffres de béton dans les atolls du Pacifique — contiennent en elles-mêmes une transition que les auteurs identifient comme celle des commons aux commons négatifs. Lorsque l’on parle de commons, on a tendance à les associer à une réalité intrinsèquement positive faite de ressources partagées, de leur gestion commune selon des règles de gouvernance : Antarctique, haute mer, Espace. Les commons négatifs critiquent les politiques extractivistes latentes dans le partage des ressources, la localité de la communauté au détriment des systèmes (ou réseaux) de dépendance, et une approche pseudo-managériale, soit anti-politique, de la gouvernance : inland offshores, colonialisme radioactif. Dans le système Terre parsemé de ruines et de technologies zombies, les commons négatifs « désignent des ressources, matérielles ou immatérielles, négatives telles que les déchets, les centrales nucléaires, les sols pollués ou encore certains héritages culturels (le droit colonisateur, etc.) » (p. 28). En ce sens, les commons négatifs mettent en question les ruines comme héritage, et déplacent l’attention sur comment « apprendre à faire de bonnes ruines à partir des communs négatifs encore actifs » (p. 33). Les ruines existent et notre responsabilité est celle de définir avec quelles typologies de ruines on peut vivre avec, désormais, vivre avec, autrement ou bien vivre sans. Les ruines sont un héritage, car « on a une tonne d’affaires à gérer, volens nolens » (ibid.). Mais qu’est-ce qu’un héritage ? Quelle est la tonne d’affaires à régler que, bon gré mal gré, nous devons traiter ? Les auteurs écrivent :
Nous héritons l’effet d’une charge climatique et écologique qui va s’imposer à nous : une nouvelle atmosphère, une nouvelle Terre, de nouveaux milieux écologiques, etc. Mais nous héritons aussi et surtout d’un autre patrimoine, celui-ci négatif, involontaire, et pourtant extrêmement sollicitant : des infrastructures, des modes d’organisation, des institutions du capitalisme devenus des zombies, des communs négatifs, des ruines, des entités à la dérive. (p. 96-97)
L’héritage est une continuité, un deuil, une charge et une responsabilité. Les ruines sont imbriquées dans l’espace des peuples, de leurs technologies, dans l’Espace. Elles pèsent comme des symboles, des icônes, des hectolitres de pétrole déversés dans l’océan, des tonnes de matières radioactives et des milliers de débris spatiaux. Les ruines qui permettent de parler de commons négatifs correspondent aux éléments constitutifs de ce que Marco Armiero appelle Wastocene (2021). En décrivant une possible WastocèneNéologisme créé à partir de l’anglais waste [déchet] et du grec ancien καινός [nouveau] qui est le suffixe relatif à une époque géologique.↩︎, Armiero est partisan d’une idée selon laquelle il existe des récits toxiques concernant l’Anthropocène et le progrès technologique. Toxiques, parce qu’ils sont exclusifs à une tendance élitiste – pas nécessairement majoritaire – et avec des conséquences écologiques néfastes. La toxicité de ces récits ne montrerait qu’un côté de l’histoire, le côté le plus confortable financièrement, dans un collage de mensonges blancs. Dans ce sens, l’auteur prend pour exemple le cas de l’effondrement du barrage de la rivière Vajont et la mort de tout un village de montagne dans le nord de l’Italie en 1963, éclipsé par une période de boom économique. Le succès de la manœuvre du Progress MS-20 pour éviter les fragments de l’explosion du Kosmos-1408 en juin 2022 éclipse l’attaque antisatellitaire de novembre 2021. Dans le Wastocène, il n’y a pas de place pour d’autres accidents. Pour Armiero, ce sont ces mêmes récits toxiques qui nient ou ignorent les déchets des grandes et petites roues du Progrès, made in Baïkonour, Boca Chica, Silicon Valley ou Shenzhen. Y a-t-il de la toxicité dans chaque omission ? Existe-t-il un récit sans omissions, simplifications, angles morts, trous noirs ?
La théorie des champs quantiques (QFT, Quantum Fields Theory) nous enseigne que le vide n’existe pas, mais aussi que la non-existence n’est pas possible (Barad 2012), que le temps n’est pas linéaire et que l’atome peut être fendu, et qu’il existe une infinité de contradictions dans chaque modèle scientifique (newtonien comme quantique). L’échec, l’effondrement de chaque modèle fait partie du développement de la connaissance scientifique. La présence humaine dans l’espace et le développement des technologies spatiales répondent à des objectifs variés, allant de la subsistance des télécommunications sur Terre, à la surveillance géographique et environnementale, à la surveillance et aux multiples applications militaires, en passant par l’extraction et l’examen de fragments d’autres planètes et satellites. Les objectifs des satellites et autres engins spatiaux en orbite ne se limitent pas à la rétrospection/introspection (endocolonisation), mais aspirent à quelque chose de plus : regarder vers l’extérieur, comprendre le passé et deviner l’avenir. Les télescopes spatiaux jouent un rôle de prédilection dans la construction des images du futur et plus généralement de ce double renversement. Sortir de la Terre, se lever pour regarder l’Espace dehors et projeter ses images sur Terre.
Nous avons récemment assisté à une grande réussite de cette divination spatiale, lorsqu’en 2019 un radiotélescope international appelé Event Horizon Telescope (EHT) a fourni pour la première fois la photographie d’un trou noir. Il a fallu la coopération en réseau de plusieurs télescopes dispersés sur la Terre pour construire une image qui est, en soi, paradoxale. Un trou noir est l’entité invisible par excellence : l’étoile noire engloutit tout, y compris espace, temps et lumière. C’est pourquoi l’image désormais iconique, obtenue en deux ans à l’aide d’un dispositif photographique à l’échelle planétaire, représente l’aura de gaz et de photons qui entoure le trou noir de la galaxie M87, encore obscure et distante de cinquante-cinq millions d’années-lumière de la Terre. Si l’image du lever de Terre a réveillé la perspective copernicienne pour les astronautes débarqués sur la Lune, l’image du trou noir, ou du moins de son cadre, nous fait admettre que : oui, Einstein avait raison de dessiner un réseau spatio-temporel déformé par des trous noirs omnivores ; et oui, avec un ordinateur grand comme une planète, nous pouvons le prouver. La quantité massive de données recueillies par les télescopes de l’EHT a été filtrée par un seul méga-ordinateur intelligent capable de sélectionner les images représentant le plus probablement un trou noir et celles qui ne le représentent pasVoir à ce propos (Bouman 2016) et la page dédiée au télescope Chandra, un observatoire X-ray, sur le site de la NASA : https://science.nasa.gov/mission/chandra/↩︎. L’image finale est une confirmation de ce que l’on attendait des diverses interprétations artistiques et des modèles de simulation 3D : un trou, un cercle noir. L’image du trou noir est une image impossible qui pose un grand défi contre l’invisible et le grave. L’image du trou noir confirme en quelques pixels que l’espace n’est pas vide et que le noir n’est pas immatériel.
Les images que nous avons de l’espace sont des images pour nous parce qu’elles sont insignifiantes en elles-mêmes. Le réalisateur et artiste Harun Farocki affirme que « Le projectile est un idiot aveugle » (2004) : un shot (le tir d’une arme ou d’un appareil photographique) est en lui-même aveugle et ne fait que maintenir une trajectoire parmi un nombre infini de trajectoires possibles, ignorant la complétude du système. L’image est idiote, car même si nous pouvons construire des machines plus grandes et intelligentes que la Terre même, elles le seront toujours pour nous. Une image seule est idiote si elle n’est pas interprétée par les êtres humains qui l’ont construite. C’est pourquoi Farocki parle d’« images opérationnelles », évoquant la représentation d’un processus plutôt que d’un objet, et explique qu’il n’existe aucune image qui n’ait été construite pour l’œil humain. Enfin, même la photo produite par Event Horizon sans l’idée d’Einstein n’est rien d’autre qu’une photo idiote, une poignée de pixels noirs et orange et 500 Ko de mémoire dans mon ordinateur.
Pour Felicity Mellor (2016) toute science est une narration – « quelqu’un qui dit à quelqu’un d’autre que quelque chose est arrivé » – qui consiste à collecter une chronologie d’informations et à la réorganiser. Mellor parle de la connaissance scientifique de la même manière que Farocki définit les images en dehors de leur construction, des projectiles aveugles. Les actions et les découvertes contemporaines sont, pour Mellor, rendues intelligibles par leur contextualisation dans le passé et leur projection dans le futur. Sortir de la Terre, se lever pour regarder l’Espace dehors et projeter ses images sur Terre. Les images et les récits sont les dispositifs de représentation par lesquels la connaissance techno-scientifique doit passer. L’esthétique est un passage obligé de toute technique et science. C’est précisément de cette manière, écrit l’autrice, qu’il est possible de raconter l’histoire cosmique dans le scénario d’une courte pièce de théâtre en quatre actes :
Acte I
Il y a quatorze milliards d’années → Big BangActe II
→ ère dominée par les radiationsActe III
→ ère dominée par la matièreActe IV
→ ère dominée par l’énergie noire → aujourd’hui
Le dernier acte de ce conte décrit sommairement l’ère de l’énergie noire et de l’accélération de l’expansion cosmique. Pourtant, cette énergie noire n’est pas encore totalement comprise par le monde scientifique. En 2006, la NASA a commencé à concevoir Destiny, un vaisseau spatial destiné à observer l’explosion d’une supernova afin de ne découvrir rien de moins que le destin de l’univers, et où cette énergie noire nous mène. Mellor explique que, bien que le projet Destiny (Dark Energy Space Telescope) n’ait jamais été finalisé, il existe trois hypothèses sur l’avenir de l’univers : 1, le big crunch [effondrement terminal] ; 2, le big rip [grand déchirement] ; et 3, le red-out [fondu au rouge] (Frieman, Turner, et Huterer 2008). Dans le premier cas, l’univers aurait tendance à régresser vers une deuxième ère dominée par la matière, le deuxième acte de l’histoire de l’univers. Cette régression serait rendue possible par un ralentissement progressif et infini de l’expansion par l’action de l’énergie noire, et par un ré-effondrement ultérieur causé par la gravité (dominée par la matière) : l’univers — comme on le connaît — s’effondre. Le deuxième scénario prévoit une expansion exponentielle et accélérée de l’énergie noire au point que tout se déchire : l’univers se rassemble en une singularité, un point d’énergie et de densité infinies, qui donne lieu à un nouveau Big Bang : l’univers renaît comme un phénix. Dans le troisième scénario, l’énergie sombre provoque une telle expansion et dilatation de l’univers que même la lumière est dilatée, tout devient rouge (la dernière couleur du spectre visible), puis disparaît de (notre) vue. Un rouge « molaire et moléculaire » (2015). Les galaxies voisines de celle habitée par les êtres humains commencent à s’éloigner progressivement, décrivant l’univers comme parsemé d’îles-galaxies. Ce dernier scénario place la présence humaine à un moment particulier : celui où il est possible de mesurer la distance — et donc la présence d’une accélération — entre les galaxies. Les êtres humains seraient témoins de la détection d’une accélération, nous vivrions un moment exceptionnellement formidable dans l’histoire de l’univers. Dans un manège millénaire d’explosions (Bang !), des expansions accélérées (rayonnement et matière, gravité) et des contractions (énergie/matière noire), le récit de ces trois destins potentiels rend possible un positionnement de l’espèce humaine dans un moment d’actualité qui apparaît comme révolutionnaire. Vivons-nous un moment d’évolution ou de révolution ? Vivons-nous un moment extraordinaire ? Vivons-nous de moments intéressants ?
Certes, l’idée est extraordinairement excitante. La possibilité de traduire l’histoire de l’univers en langage quotidien permet de reconnaître des phénomènes scientifiques dont la technicité et les chiffres ne permettent pas d’accéder à leurs images. L’avenir est un feuillet de papier froissé, un phénix qui renaît de ses cendres, ou peut-être une lumière rouge vif omnidirectionnelle. Hope [espoir] est un rover [astromobile] sur Mars, Progress est un satellite cargo en route vers la station spatiale internationale. Dans son texte cité, Felicity Mellor écrit qu’il n’y a pas de cosmologie sans géométrie. C’est la géométrie qui permet de créer une ligne droite à partir de deux points : avec deux points, on a une direction précise ! La géométrie permet de spatialiser le temps — hier, aujourd’hui, demain —, de penser à l’avenir.
La simplification grossière que je viens d’énoncer concernant l’histoire et l’avenir de l’univers n’a d’autre but que d’interroger pourquoi et comment nous ne pouvons éviter de nous positionner inconsciemment au centre de l’espace et du temps, là où le cosmos ne voit pas le système terrestre à son épicentre, ni le Progrès, ni nos héros et héroïnes, ni nos ancêtres, ni nos dieux et déesses, ni nos machines, ni vous, ni moi. Cependant, cette position est non seulement inévitable mais aussi nécessaire. Cette nécessité dépend d’un certain nombre d’avertissements importants. Non : la permanence cosmique humaine est courte et limitée, mais pas pour autant spéciale, exceptionnelle et méritant d’exploiter les ressources cosmiques aux dépens des autres espèces, de l’espace-temps. Oui : la construction d’une position spatiale et temporelle — la narration d’un ici et maintenant humain — permet de générer un présent durable, qui se projette dans un futur possible, en partant d’hier. Oui : cette conscience peut permettre un déploiement des actions présentes dans le futur, car nous ne pouvons pas nous permettre de faire autrement. Faire comme si le futur était ici et maintenant nous permet de nous réapproprier ce qui n’est plus qu’à nos déchets : le temps colonisé, radiatif, intoxiqué. Avec la multiplication des couches technopolitiques de l’action humaine dans le cosmos, avec l’accélération des hyperstitions techno-scientifiques, l’expansion à tout prix, la prolifération des empilements, des mégastructures omnivores et insatiables, l’impossibilité de penser le futur dans ses possibilités s’accroît également. Mark Fisher (2009) appellerait cela le réalisme capitaliste ou l’impossibilité de trouver une alternative au capitalisme, et dirait que nous sommes inévitablement hantés par un avenir qui ne se réalisera jamais et qui, malgré nous, nous poursuit. L’avancement techno-enthousiaste, transhumain, instantané, poursuit cette trajectoire : l’espace ne peut être que militarisé, demain je serai une touriste dans l’Espace. Le Progrès — au singulier, en majuscules — consiste à vendre le futur, un Futur — au singulier, en majuscules — très précis : brillant, efficient, automatisé, parfumé. Or, c’est ce même avenir qui se révèle être un bloc encombrant, un fragment de Kosmos-1408, un dôme en béton sur une île perdue dans l’océan Pacifique.
Rosi Braidotti (2006) insiste sur l’importance fondamentale des expériences du présent dans l’établissement d’un cap pour l’action future, écrivant que « les présents durables génèrent des futurs possibles. Le futur est le déploiement virtuel de l’aspect affirmatif du présent (potentia) ». Si l’existence de l’énergie croissante et de la matière noire ouvre des horizons et des destins multiples, quels progrès permettent de générer des présents vivables et, donc, des futurs vivables ? Braidotti ajoute :
Les esprits prophétiques ou visionnaires sont des penseurs de l’avenir. L’avenir en tant qu’objet actif de désir nous propulse en avant et nous pouvons y puiser la force et la motivation pour être actifs dans l’ici et maintenant d’un présent qui s’accroche entre le plus jamais et le pas encore de la postmodernité avancée. Le présent est toujours le présent futur : il aura fait une différence positive dans le monde. L’anticipation de l’endurance, de la réalisation d’un demain possible, transpose les énergies du futur dans le présent. C’est ainsi que la durabilité met en œuvre des modes de devenir créatifs. (p. 274)
Un avenir vivable nécessite des utopies du présent. La modernité ratée, réduite à l’état de ruine et de poussière dans l’atmosphère ou dans une zone d’effondrement faiblement habitée, est l’organisme posthumain zombie et agonisant du monde de l’après. Gregory Chatonsky met en œuvre dans ses œuvres un déplacement de l’être humain dans une perspective temporelle (futur) et spatiale (extérieur). La génération de cette altérité nous permet d’imaginer un système terrestre sans nous — un Cosmos sans nous ou après nous. Le scénario n’est pas tant une apocalypse humaine désespérée qu’une découverte nostalgique de fossiles du présent dans le futur. Jussi Parikka (2015) parle de Telefossils de ChatonskyInstallation multimédia réalisée en 2013 au musée d’Art contemporain de Taipei (Chine) : http://chatonsky.net/telofossils/↩︎, mobilisant un sentiment de deuil, de deuil et de nostalgie. La perspective non humaine permet ce déplacement, et nous permet de déceler une disparité entre notre temporalité et celle de l’autre, de l’étranger comme machine et de la machine comme étranger.
Le souhait d’immortalité, utopique, figuratif ou transhumain, de Fiodorov, de Tsiolkovsky, de l’AAA et des mille déclinaisons astro-futuristes du dernier siècle et demi, s’est réalisé, mais pas pour nous, pas pour tous et toutes. Les technologies zombies, Progress MS-20, Kosmos-1408 et quelques tonnes de microplastiques possèdent cette temporalité qui, si elle n’est pas infinie, nous est impensable et impossible. La potentia [possibilité] réside dans le récit d’un présent durable qui sait hériter des fossiles et des mégastructures accidentellement toxiques, qui sait comment digérer l’indigeste. Pas de phénix ou de manœuvres miraculeuses des mains invisibles du Progrès, mais une obscure sérendipité, comme la matière et l’énergie qui la régit.
Lorsque l’on a découvert que la lumière rouge est utilisée dans le domaine médical pour aider à guérir les blessures, elle a été adoptée spécifiquement pour les blessures humaines des cosmonautes. Dans l’espace, le corps humain souffre et peine à guérir. Quelles sont les lumières rouges qui aident à guérir les blessures du système terrestre ? Pour guérir les petites et grandes zones de chute, pour guérir les récits toxiques et les récits qui préfigurent des futurs blessés, angoissants et précaires ? L’importance de guérir, de guérir maintenant pour être en bonne santé demain, est l’urgence qui crée des effets d’entraînement positifs. Héritons les vieilles magies que le Progrès nous a forcés à oublier, à enterrer dans des boîtes noires. La chute réveille ces mêmes magies. La chute est le revers de la médaille dans un système où la verticalité est une ambition, une illusion et le centre de construction du pouvoir. Par chute, je n’entends pas au sens strict la précipitation d’un corps sur la Terre, la gravité, l’urgence lourde de contraster une modernité défaillante qui abandonne des vaisseaux spatiaux dans la steppe kazakhe, ou des satellites aux batteries usées dans l’espace, qui porte le nom d’un Progrès obsolète et toxique. Comme le dit Hito Steyerl :
Tomber signifie la ruine et la disparition, mais aussi l’amour et l’abandon, la passion et la remise, le déclin et la catastrophe. La chute est à la fois une corruption et une libération, une condition qui transforme les gens en choses et vice-versa. Elle a lieu dans une ouverture que nous pouvons endurer ou apprécier, embrasser ou souffrir, ou simplement accepter comme une réalité. (2012, 28)
Les cimetières et les fossiles d’une modernité dysfonctionnelle et en ruine soulignent l’importance prophétique de la gestion des risques, quelle que soit la couleur du prochain Soleil. Générons des effets d’entraînement, faisons-le avec une hospitalité radicale.