Avant-Propos
À Sergio ‘Jona’ Ceccato
Quand j’ai entendu parler pour la première fois des cimetières de satellites, je n’y croyais pas. Je me suis sentie trahie et perdue. J’ai pensé à la boîte en carton que je garde sous mon lit et qui contient une douzaine d’écouteurs endommagés, des chargeurs pour des portables que je ne possède plus, une souris, une vieille radio et une poignée de pièces défectueuses que j’ai remplacées dans mon imprimante. Je me suis demandé pourquoi je garde encore ces objets, alors qu’ils ne servent à rien d’autre qu’à occuper de l’espace, et si j’étais la seule à conserver un cimetière de cuivre, d’aluminium et de plastique caché quelque part chez soi. La vérité, c’est que je pense que je me suis attachée à cette boîte, et que peut-être, si je la jetais, elle me manquerait et je ne dormirais pas de la même façon. Ma boîte en carton et les cimetières de satellites ont éveillé en moi un intérêt profane pour la magie de l’ingénierie spatiale, les sciences de l’univers, la physique, la géographie, la mécanique, et bien d’autres disciplines dont je suis consciemment ignorante. Mon attirance naïve mais sincère pour ces mondes m’a poussée à vouloir faire quelque chose des cimetières satellites, et ce quelque chose est de raconter une histoire. Mon parcours à l’École universitaire de recherche (EUR) ArTeC m’a aidée à mûrir cette histoire, à choisir les bons angles de lecture et les bonnes directions, à me perdre des dizaines de fois et à trouver autant de pistes de recherche, à apprendre à décliner le même concept en de multiples expérimentations et supports. Mon processus de recherche a été extrêmement frustrant car j’ai ressenti l’urgence de tout lire, tout voir, tout écouter et tout écrire. J’ai voulu redevenir enfant et recommencer à me poser les questions que les enfants se posent, en essayant de donner des réponses sérieuses à des « pourquoi » impossibles. Pourquoi allons-nous dans l’Espace ? Qu’y a-t-il dans l’univers ? Où dorment les satellites ? Je me suis approprié un satellite appelé Progress et j’en ai fait le protagoniste de mon histoire. Je l’ai choisi à cause de son nom, parce que son histoire sert à raconter beaucoup d’autres histoires, et que ces autres histoires ont à voir avec le progrès technologique, ses objectifs, ses échecs et ses réussites. Je me suis approprié des lieux où Progress est né, des lieux lointains qui m’étaient et me sont toujours inconnus et dont je suis tombée amoureuse. J’ai pris l’exemple de l’artiste et chercheur Anton Vidokle, qui dans ses films décrit des paysages inconnus de cette façon : « J’aime tout de cet endroit, même si je n’y suis jamais allé et que je ne connais rien de la régionTraduction de l’autrice : « I like everything about this place, even though I have never been there, and know nothing about the area. » (Toutes les sources en ligne ont été consultées le 25 août 2022.) Les citations extraites de publications de langue anglaise et reproduites dans cet ouvrage ont été traduites vers le français par l’autrice. Les termes ou expressions originaux sont parfois explicités entre crochets. Les publications en russe ont été traduite vers le français via Google Neural Machine Translation devenu Google Translate.↩︎ » (2014). J’ai utilisé des lieux et des temps lointains, que je ne connais pas et que j’aime, pour parler d’autres lieux et d’autres temps plus proches de moi. Dans mon histoire, le satellite Progress est l’alter ego du Progrès — singulier et majuscule —, technologique mais aussi économique et politique. Le satellite Progress et le Progrès s’entremêlent et se remplacent l’un et l’autre, c’est pourquoi j’ai souvent choisi d’utiliser un seul terme qui les unit et qui se trouve être plus qu’une simple métaphore : (P)rogrès. Dans mon histoire, il y a des cosmonautes et non des astronautes, car je veux souligner le fait que les voyages dans l’espace ne concernent pas seulement les étoiles et que chaque étoile fait partie du cosmos. De même, j’ai choisi d’utiliser le terme « Espace », au singulier et commençant par une majuscule, afin de désigner un espace cosmique extérieur par convention, au-delà de l’atmosphère, et contourner certaines difficultés terminologiques dans les traductions en plusieurs langues. J’ai choisi de parler de terraformation, c’est-à-dire de la création utopique d’infrastructures pour reproduire les conditions de vie humaines terrestres ailleurs, dans l’Espace. J’ai choisi de parler de lieux et de temps inaccessibles autrement que par la technologie, et en particulier les technologies spatiales. C’est pourquoi j’ai choisi d’inclure une sélection d’images qui dépendent des satellites. Mon histoire est construite à partir de plusieurs boucles et passages temporels : du matériel à l’immatériel et au non-matériel ; de l’intérieur à l’extérieur et au non-extérieur ; du visible à l’invisible et au non-invisible ; du passé au futur et au non-futur ; de l’humain au non-humain et au non humain, etc. La linéarité temporelle du récit est guidée par la trajectoire du satellite Progress MS-20, que j’ai pu suivre en temps réel depuis mon ordinateur l’été 2022. Mon histoire est un montage d’événements réels, une science-fiction du présent. Dans un monde de virtualité et d’immatérialité supposée des connexions, nous oublions souvent que c’est la logistique et le déplacement des choses d’un endroit à l’autre qui font que tout fonctionne. On ne sera jamais sans fil, et il y aura toujours quelque chose à ajouter à la boîte en carton que je cache sous mon lit. Ursula K. Le Guin dit que chaque histoire est un sac, un récipient. Mon récipient est un satellite cargo, mon Progrès est un sac pour l’Espace, « le sac d’étoiles [the bag of stars] » (2019, 37).