Planétarité Satellitaire

Introduction

Introduction

Mon projet explore le concept de planétarité (Spivak 2003; Likavčan 2019) à travers la trajectoire vitale d’un satellite artificiel. Touchant à certains nœuds cruciaux de la relation humaine et non humaine avec et dans le cosmos, ma recherche implique un récit qui retrace les phases opérationnelles des engins spatiaux : le lancement, la suspension en orbite et la chute ou fragmentation. En mobilisant certaines réflexions centrales sur les questions écologiques, éthiques et esthétiques de la relation être humain/cosmos, le récit explore l’activité et l’inactivité cosmonautique d’un satellite cargo soviétique appelé Progress, depuis son lancement au cosmodrome de Baïkonour, jusqu’à sa suspension en orbite et sa désorbitation vers une orbite dite « cimetière ». En tant que dispositif technopolitique et artefact matériel destiné à devenir un débris spatial, un satellite artificiel est la métonymie d’un Progrès à sens unique, complice obstiné des politiques expansionnistes de colonisation/contamination spatiale. La mise en orbite de satellites et de rovers ouvre plusieurs horizons d’investigation : la construction et la déconstruction des mythes du progrès et de l’éthique du futur, la question du corps humain et non humain dans l’espace, les représentations de la Terre et du cosmos par la technologie, la matérialité des dispositifs technologiques et la prolifération de leurs débris. Ce sont ces quatre thèmes que l’organisation de ma recherche sous forme de récit permet d’explorer. Mon objectif est de comprendre comment la multiplicité des technologies cosmonautiques et l’esthétique qu’elles induisent façonnent la perception et l’écologie humaine dans et pour le cosmos.

Mon texte propose une investigation du système de production de l’imaginaire cosmonautique à travers la juxtaposition de récits et d’images hétérogènes. Quels sont les images et les récits toxiques qui soutiennent les mythes du progrès ? Comment la production de ces images façonne-t-elle la perception et l’action écologique humaine ? Face à l’urgence renouvelée d’envoyer des corps humains dans l’espace, qu’est-ce qui justifie l’ambition de contamination/colonisation spatiale ? Mon objectif est de faire appel à l’urgence d’une sensibilité systémique dans l’assemblage d’éléments de la culture visuelle, des pratiques artistiques et des sciences humaines. Dans ce cadre, la conjonction de plusieurs disciplines ne se traduit pas par un maniérisme creux, mais par nécessité. La nécessité de générer une extériorité, de critiquer et de situer idées et actions, d’écrire une histoire avec des « si », d’adopter une approche systémique, de combiner les complexités du macroscopique et du microscopique, de s’écarter d’un sectorialisme à la fois myope et astigmate. Une nécessité qui ne veut pas se traduire en vaines virtuosités mais d’une urgence, un effort, une tension. En exploitant la capacité du réel à faire fiction et vice versa, mon récit reste fidèle à l’exactitude des données techniques, historiques et scientifiques, de les assembler et de les combiner dans une forme hybride qui correspond bien à l’hétérogénéité du terrain d’enquête : démêler les hyperstitionsLe terme « hyperstition » (hyper + superstition) est un concept développé par Nick Land et le collectif du Cybernetic Culture Research Unit (CCRU) pour décrire les rapports causaux entre les idées et les évolutions des systèmes techno-capitalistes. Dans la définition de Land, les objets hyperstitionnels opéraient comme des prophéties auto-réalisatrices, des idées destinées à devenir réalité :
« L’hyperstition est un circuit de rétroaction dont la culture est une composante. Elle peut être définie comme la (techno-)science expérimentale des prophéties auto-réalisatrices. Les superstitions ne sont que de fausses croyances, mais les hyperstitions – en raison de leur existence même en tant qu’idées – fonctionnent de manière causale pour générer leur propre réalité » (Land et Carstens 2009).↩︎
technologiques afin d’identifier leurs origines et conséquences possibles.

La première partie de la recherche concerne l’espace de construction et de renforcement des idéologies qui soutiennent et prolongent l’expansionnisme spatial, de la même manière que le satellite Progress soutient et alimente une station spatiale. Dans le cas de Progress, cet espace de construction est incarné dans le cosmodrome de Baïkonour, situé dans la steppe kazakhe. L’analyse des dynamiques historiques, géopolitiques et économiques qui règlent l’espace du cosmodrome permet de comprendre comment le lancement de satellites et autres artefacts spatiaux constitue le fondement de la construction de l’imaginaire spatial soviétique, et pas seulement. Les protocoles, les mythes, les images, les rituels et les cérémonies participent à la construction et/ou à la consolidation de l’identité (individuelle, nationale, humaine) à plusieurs niveaux : présence contre absence, contrôle territorial contre un espace « vide », être humain contre alien, nation contre nation. La production d’un espace identitaire ne peut pas être séparée du développement des technologies militaires qui en défendent les frontières : l’espace cosmique est à la fois produit, envahi, contaminé, militarisé, commercialisé, en suivant les mêmes protocoles terrestres. Dans cette perspective, l’invention d’un espace « vide » et immatériel serait le prétexte pour promouvoir l’utopie de l’expansion illimitée, sans frictions ni émissions. Comment le franchissement de frontières verticales permet-il de renforcer et de créer de nouvelles frontières horizontales sur Terre ? La première partie de ma recherche est consacrée à la déconstruction des mythes du futur, du progrès et de l’innovation qui soutiennent les actions d’expansion verticale, la conquête d’une supposée terra nullius. Dans cette section, j’accorderai une attention particulière aux similitudes et aux différences dans les approches de la cosmoculture soviétique par rapport aux directions occidentales. À cet égard, je mobilise certains aspects de la philosophie cosmiste russe en essayant d’en tracer les éléments précurseurs de perspectives non anthropocentriques, visionnaires d’une démocratisation de l’espace cosmique. Une réinterprétation d’un communisme magique peut-elle constituer un contre-exemple aux modèles actuels — réels ou fantasmés — d’expansionnisme spatial ?

La deuxième partie concerne la construction des représentations spatiales et cosmiques et le statut des corps humains et non humains en orbite. Sans l’expérience cosmonautique (avec ou sans équipage), il serait impossible de voir la planète Terre de l’extérieur. En ces termes, l’espace (imaginé, représenté et perçu) est produit et reproduit pour être renvoyé sur Terre en une poignée de pixels. Je parle de production de l’espace, puisque la géographie terrestre, comme celle de la Lune, de la planète Mars, etc., repose sur des schémas socio-spatiaux en devenir. La vision verticale de l’espace terrestre grâce à la technologie participe à l’artificialité des cartographies numériques terrestres. Les images que nous avons de la Terre depuis l’espace et dans l’espace ne peuvent être médiatisées que par la présence extraterrestre des technologies humaines. C’est pourquoi je tends à proposer une cosmologie alternative, qui prenne acte de la densité des couches technopolitiques des représentations de l’espace cosmique, sans pour autant promouvoir une fausse objectivité. Au-delà du seuil informel de cent kilomètres au-dessus du niveau de la mer (appelé la ligne de Kàrmàn), un corps entre dans l’Espace. Au-delà de ce seuil, peut-on estimer que l’on possède des satellites ? Pouvons-nous les considérer comme nos yeux dans le ciel — efficaces, dociles et sans fil ? Mon projet propose de remettre en question une vision transhumaniste pour laquelle nos prothèses dans l’espace nous en assurent le contrôle — et donc la propriété — en traitant les satellites non comme des prothèses avancées mais comme des corps autonomes.

La troisième et dernière partie porte sur la fragmentation et la chute des satellites vers la Terre ou vers des orbites de cimetière. La décomposition des engins spatiaux nous permet de disséquer la matérialité des médias. La prolifération des matériaux technologiques dans l’espace est l’objet et le symptôme de récits invisibles et toxiques par rapport aux nouvelles et anciennes utopies du progrès. La chute met en crise un système où la verticalité est une ambition, une illusion, mais aussi le centre de la construction du pouvoir. Je consacrerai une partie de cette section à la description technique de la manière dont cette chute — fragmentation et/ou dispersion — se produit dans le cas des satellites artificiels. Je m’attacherai notamment aux lignes directrices pour la gestion et la récupération ou l’abandon des corps artificiels en fin de mission comme en cas de dysfonctionnement, en soulignant les conséquences écologiques de l’existence menaçante mais invisible de multiples zones de chute. Pour parler des techniques actives d’élimination des débris spatiaux, il est nécessaire de souligner la juridiction qui régit les engins spatiaux et leurs débris (sur Terre et en orbite). Le contrôle de ces artefacts post-mission dépend d’un acte d’abandon par le propriétaire du satellite. L’Espace peut-il encore être défini comme global commons, au même titre que les océans et l’Antarctique ? Si l’abandon des engins spatiaux ou de leurs pièces n’est pas toujours possible, l’Espace en est en permanence occupé et contaminé. Les cimetières de satellites se trouvent dans les traînées de carburant toxique qui propulsent les fusées à cent kilomètres au-dessus de nos têtes, sur des orbites cimetières qui nous sont inaccessibles, dans les fonds marins de l’océan Pacifique. C’est l’héritage des technologies zombies, parasites d’un futur dont nous sommes déjà redevables, un futur et un (P)rogrès morts que nous n’arrivons pas à enterrer. Par chute, j’entends les fragments et les ruines d’une modernité avide et agonisante, qui abandonnent des vaisseaux spatiaux dans la steppe kazakhe et des satellites aux batteries usagées dans l’Espace.

Mon projet défend la nécessité d’une approche non anthropocentrique, féministe et intersectionnelle face aux urgences écologiques contemporaines et futures. J’adopte une perspective pour laquelle les corps humains et non humains sont les matières des forces sociales, culturelles, psychiques, économiques, biologiques. Je m’associe au néo-matérialisme et au réalisme agentiel, pour lesquels ces mêmes forces dépendent de leur historicité et de leur enchaînement aux pratiques techno-scientifiques. En remettant en cause le concept de légitimité dans l’expansionnisme spatial et en articulant les conséquences sociopolitiques de ses déchets, matériels ou idéologiques, je tiens à souligner la décadence euphorique de l’imaginaire relatif aux voyages spatiaux, dans lequel nous n’avons pas toujours été des cosmonautes exemplaires. Quelles sont les technologies qui nous rendraient meilleurs habitants du cosmos ? Que se passerait-il si nous nous posions ces mêmes questions du point de vue du non organique ? (P)rogrès est une affirmation mythique, c’est vaincre les aliens, c’est aller loin et y rester, c’est le remplacement de l’ancien par le nouveau, c’est la vente du futur — d’un futur bien précis. Si Progrès est aussi obsolescence programmée, Progress incarne la nature matérielle de l’information, et les déchets électroniques. Mais le progrès et Progress sont aussi une stratégie pour esquiver miraculeusement l’inévitable, pour activer maintenant un horizon du possible, pour comprendre que le futur est en cours.

Esquisse de la trajectoire du satellite Progress. Source : Angelica Ceccato.
Références
Land, Nick, et Delphi Carstens. 2009. « Hyperstition: An Introduction ». https://www.orphandriftarchive.com/articles/hyperstition-an-introduction/.
Likavčan, Lukáš. 2019. Introduction to Comparative Planetology. Moscou: Strelka Press.
Spivak, Gayatri Chakravorty. 2003. Death of a discipline. The Wellek Library lectures in critical theory. New York Chichester, West Sussex: Columbia University Press.