Conclusion
Dans un film intitulé Logic Paralyses the Heart, Lynn Hershman Leeson raconte l’histoire d’une cyborg de 61 ans qui remet en question l’intégration du corps humain dans des systèmes de contrôle numérique militarisés. La cyborg, jouée par l’actrice Joan Chen, perçoit que sa fin est proche, que l’obsolescence va bientôt l’emporter, et traverse une crise du milieu de vie. Elle exprime son inquiétude pour l’espèce humaine mais déplore qu’elle ne soit pas suffisamment écoutée. Elle justifie cela en affirmant que, finalement, « les humains ne voient rien qui ne leur ressemble pas ». Le Progrès est un outil de renforcement de systèmes fortement polarisés et binaires : l’ancien et le nouveau, l’avant et l’après, l’homme et la femme, la culture et la nature, l’artificiel et le naturel, le cow-boy et l’Indien, l’être humain et l’extraterrestre, la Terre et l’Espace, etc. C’est la construction de cette altérité [otherness] à tout prix qui provoque la collision, le heurt, la fragmentation, l’invisibilisation, l’oubli. L’expérience cosmonautique dans sa longévité et sa conquête des temps profonds et inhumains, repose sur un système complexe et dense d’images, de récits écrits ou chantés, de peintures, de photographies, de grands monuments en titane, de maisons effondrées, de médailles, de pluies de débris. Les utopies de l’Espace sont des compositions fonctionnelles de ces éléments. Les utopies spatiales sont des mythes dont la véracité ou la fausseté de l’information n’a pas d’importance, ne fait pas matière, ne pèse pas. Le satellite artificiel Progress est un dispositif cargo pour ces utopies : il transporte du carburant, des vêtements, de la nourriture et tout ce dont les êtres humains et leurs machines ont besoin pour rester en orbite, y rester un peu plus longtemps. Le (P)rogrès, cependant, est une boîte noire. Pour Jussi Parikka (2015), le problème des boîtes noires est qu’elles configurent des objets technologiques qui sont « simplement utilisés et non compris comme des objets techniques ». Le satellite Progress et le Progrès sont des boîtes noires à la fois réelles et mythiques, qui interdisent l’accès à l’intégralité de leur infrastructure. Il y a toujours un secret, un angle mort, une zone d’ombre, une zone de chute. Déconstruire les mythes du Progrès, c’est revendiquer l’accès à ses outils : accès à l’ancien et au nouveau, accès aux données, accès à l’Espace et aux espaces.
C’est en 1984 que l’artiste Ilya Kabakov a présenté une installation intitulée The Man Who Flew into Space from his ApartmentVoir (Stooss et Haldemann 2003), ainsi que des illustrations et photographies de l’installation et de sa création sur son site internet : http://www.kabakov.net/installations/2019/9/15/the-man-who-flew-into-space-from-his-apartment↩︎, dans laquelle l’artiste présente une pièce dont les murs sont décorés de vieilles affiches de propagande soviétique, contenant une catapulte, un plafond percé et un diorama de la ville montrant la trajectoire de l’Homme (The Man) vers l’Espace. Ilya Kabakov ouvre la boîte noire. Les utopies spatiales sont des rêves de vol, mais aussi d’atterrissage, et l’envie d’évasion se manifeste dans les moments de crise. L’évasion se produit lorsqu’il semble n’y avoir aucune alternative, il n’y a pas de paradis en dessous de la ligne de Kàrmàn. Le coût des utopies de colonisation spatiale est d’emprunter des ressources futures, de commencer des fouilles sur la Lune alors qu’il ne nous est pas possible d’en ramener les fruits sur Terre, de nous convaincre que tout l’Espace est habitable par les êtres humains, que nous sommes des espèces bienvenues en tout lieu et en tout temps, que dans l’Espace il n’y a pas de frontières, que l’on n’a pas besoin de passeports, de visas ou de permis de séjour. L’utopie cosmiste de l’évacuation généralisée et commune de la Terre, de tous les êtres humains et de leurs ancêtres, ainsi que l’utopie de l’association des astronautes autonomes, de Riccardo Balli et de ses camarades sont quelques exemples de la façon dont la défaite de la gravité et la démocratisation de l’Espace ne sont rien de plus qu’une projection ailleurs de modèles politiques utopiques proprement terrestres : l’accès ouvert aux technologies, la démilitarisation de l’espace et de ses ressources, la conflictualité et l’agonisme radical aux politiques de remplacement/d’obsolescence programmée, de soin des restes, de science-fiction du présent. Qui devrait aller dans l’espace et avec quelles intentions ? Le développement des technologies spatiales suscite aujourd’hui une nouvelle euphorie en ce qui concerne l’exploration scientifique, mais aussi les possibilités de tourisme dans l’espace ainsi que les rêves de terraformation martienne ou lunaire. La croyance que tout l’espace est habitable fait partie de ce même élan techno-euphorique.
André Lebeau (1998) explique clairement comment la croyance que l’Espace est terraformable et habitable est une illusion à laquelle nous sommes strictement dépendants de la biosphère terrestre. Sans ground control, sans contrôle au sol, un corps humain dans l’espace n’est que matière molle et fragile. Président du Centre national d’études spatiales (CNES) depuis janvier 1995, Lebeau a quitté ce poste un an plus tard à cause de sa réticence vis-à-vis certaines implications européennes dans la constitution de la station spatiale internationale. Lebeau estime que la normalisation de l’envoi de corps humains dans l’espace est inutile, très coûteuse et dangereuse. Il n’y a pas de colonisation dans l’espace, tout comme il n’y a pas de colonies en Antarctique mais seulement des stations scientifiques permanentes. Si la présence humaine est accessoire, un corps humain dans l’Espace n’est qu’un corps occupant quelques mètres cubes de cosmos dans un temps rapide et ultra-terrestre. C’est pourquoi le non-humain joue un rôle clé : le non-humain fait matière, gravité, it matters. Les technologies spatiales construites pour l’Espace remplissent leurs missions et restent en orbite indéfiniment : un satellite mort fait matière, gravité, it matters. Ouvrir la boîte noire du Progrès, c’est prendre acte de la dimension systémique de ses éléments, de leurs interrelations humaines et non humaines, des choix politiques et des conséquences écologiques de sa réalisation et de sa dispersion dans l’Espace et le Temps. Le Progrès oblige l’ancien à mourir pour que le nouveau puisse vivre, mais quel est le prix de ce sacrifice ? Que se passe-t-il si le vieux refuse de mourir, s’il est encore matière et gravité ? Les technologies zombies montrent à quel point ce modèle de Progrès n’est pas durable. Nous ne pouvons pas faire disparaître des géants de plastique et d’aluminium, mais seulement les diluer dans des lieux et des temps lointains, dans des orbites cimetières, dans les océans et dans des dômes de béton.
Nikolaï Fiodorov, le père du cosmisme, propose le modèle du musée comme un modèle de prise en charge des peuples et des technologies, rejetant la loi impitoyable du Progrès. Fiodorov imagine indistinctement les êtres humains et leurs technologies comme des œuvres d’art potentielles, selon les mots de Boris Groys (2015) :
Il n’y a pas de progrès dans l’art. L’art n’attend pas un avenir meilleur, il immortalise ici et maintenant. Les êtres humains peuvent être interprétés comme des ready-madeNotion élaborée par Marcel Duchamp en 1913.↩︎ — des œuvres d’art potentielles. Toutes les personnes vivantes et toutes les personnes qui n’ont jamais vécu doivent ressusciter des morts sous forme d’œuvres d’art et être conservées dans des musées. La technologie dans son ensemble doit devenir la technologie de l’art.
En contournant l’idée cosmiste de ressusciter littéralement les corps des êtres humains décédés, je voudrais souligner que nos technologies — spatiales et autres — sont déjà des zombies. L’important dans cette résurrection non humaine n’est pas d’en prendre exemple pour la réalisation de l’immortalité humaine mais de mettre en évidence une contradiction interne dans les modèles de subsistance actuels. Le Progrès tue l’ancien pour faire place au nouveau. Néanmoins, l’ancien refuse de mourir, ou du moins de mourir maintenant, et ne laisse aucune place. Kosmos-1480 reste en orbite, des fragments du Progress MS-20 pleuvent sur l’océan Pacifique. La solution à la pollution est la dissolution, les technologies zombies colonisent un temps futur. Par conséquent, celles et ceux qui vivent aujourd’hui (entre l’ancien et le nouveau) utilisent les ressources des générations à venir. Le Progrès tue le nouveau pour faire place au maintenant.
Dans The Man Who Never Throw Anything AwayVoir (Stooss et Haldemann 2003 ) et (Kabokov 2006), ainsi que des illustrations et photographies de l’installation et de sa création sur son site internet : http://www.kabakov.net/installations/2019/9/15/the-man-who-never-threw-anything-away-the-garbage-man↩︎, Kabakov raconte l’histoire d’un plombier qui n’a jamais rien jeté, décrivant l’accumulation d’objets/déchets collectés dans sa maison du point de vue de quelqu’un qui pénètre dans son espace privé sans préavis. Le protagoniste est absent comme dans son installation précédemment mentionnée, The Man Who Flew into Space from his Apartment. Des chaussures, des boîtes de conserve, des mouchoirs, de nombreux morceaux de papier, tous étiquetés en fonction de leur histoire, de la façon dont ces restes sont arrivés là. Kabakov fait parler ces restes et se demande comment il est possible de séparer ce qui doit être conservé et ce qui doit être jeté. Comment peut-on disposer d’un témoignage, de sa mémoire symbolique ? Kabakov (2006) écrit : « Se priver de tout cela signifie se séparer de ce que nous étions dans le passé, et dans un certain sens, cela signifie cesser d’exister » (p. 32). L’artiste voit dans la décharge, dans le blob omnivore de restes, de ruines et de souvenirs, un pouvoir générateur : « de nouveaux projets, des idées, un certain enthousiasme surgit, des espoirs de renaissance de quelque chose, à travers il est bien connu que tout cela sera recouvert de nouvelles couches d’ordures… » (p. 37). S’il est vrai que sans le passé nous cessons d’exister, il est également vrai que nous sommes ce que nous faisons de notre avenir.
Boris Groys parle à cet égard d’angoisse cosmique, à savoir « l’angoisse de faire partie du cosmos — et de ne pas pouvoir le contrôler » (2015, 1). Nous n’avons plus de contrôle — au sol et au-dessus —, il n’y a pas de juridiction dans l’Espace pour empêcher les collisions et les chutes. La perspective non humaine aide à comprendre à quel point il est essentiel de réinventer des façons de vivre avec nos technologies — vivantes et zombies — et de faire du progrès des natures-cultures quelque chose de bénéfique aussi bien que de nuisible. Bernard Stiegler appellerait cela pharmakon : le double visage de la technologie. Quelles technologies peuvent guérir l’anxiété cosmique, ramener les liens importants entre les vestiges, ceux qui sont importants ? Quelles sont les technologies qui permettent d’annuler le vide, d’empêcher la formation de barrières et de polarités, de combler les angles morts et de guérir les zones de chute ? Faisons de la portion du cosmos que nous occupons un espace hospitalier, pour nous, anciennes et anciens aliens.
Faisons de l’humanité une œuvre d’art ouverte.