Cueillette de gestes

Conclusion

Conclusion

Figure 7.1. Dessin de jambes croisées ; extrait de la cueillette de gestes. Autrice : Assia Musitelli Chabane, 2023

Préparer le terrain et dégager des hypothèses

Le temps de la conclusion dans un mémoire de recherche-création est pour moi un moment critique, enveloppé d’incertitudes car il est le moment où l’on prend du recul pour récapituler ce qui a été fait et surtout pour évaluer et valoriser si cette recherche a répondu à la question et aux attentes posées au début de ce parcours de projet qui a duré près de deux ans.

Il s’agissait de trouver des façons de questionner notre rapport à la norme sociale, inscrit dans notre corps et nos gestes, qui se construit parallèlement à une réalité biologique et sociale de la neurodiversité.

Bien que je pense sincèrement que mon travail n’en est qu’à son prélude, celui-ci n’est pas dépourvu de propositions, de tentatives plus ou moins fructueuses, d’hypothèses imaginatives et de théorisations concrètes.

Je suis partie d’un écosystème assez vaste de pensées et de problématiques telles que celles apportées par l’environnement scolaire et académique, la place de l’anxiété dans ma vie et dans la société de façon plus générale ainsi que les challenges amenés par les débats autour de la neurodiversité et des moyens de reconnaître ou non celle-ci.

Après un temps de recherche contextuelle et lexicale, ainsi que d’une contemplation hasardeuse mais néanmoins consciencieuse de mon quotidien, je suis arrivée au concept de cueillette de gestes.

Cette image bucolique devint alors la racine d’une pratique qui se développe en plusieurs branches, chacune constituée d’une exploration différente du geste et de la sociabilité. J’ai tenté dans ce mémoire de faire le récit de cette arborescence.

J’ai pu jouer avec les codes des questionnaires, et autres tests psy ou de personnalité, et faire ma propre version d’un atelier de développement personnel qui irait à l’encontre des tendances fascisantes de ceux-ci, qui définissent des comportements types pour positionner tout individu dans des cases et qui utilisent les normes sociales à leur avantage pour mieux vendre livres et autres coachings.

J’ai commencé à cueillir des gestes live, en vidéo, lors de ces entretiens ou d’autres moments similaires lors desquels j’ai pu faire tourner ma caméra sans encombre. J’ai cueilli ces gestes et les ai collectionnés sous forme d’animations, ils sont ainsi préservés anonymement et dénués de contexte, le geste se contente d’être geste et peut ainsi être potentiellement réinterprété comme on le souhaite. Ces gestes ne sont donc pas nommés, catégorisés ou hiérarchisés, mais simplement existants, gardés et contemplés.

Compilation Cueillette de gestes 2023-2024

Compilation de gestes cueillis et dessinés.

Crédits : Assia Musitelli Chabane

Source

Proposé par l'auteurice en 2024

J’ai invité d’autres personnes à cet exercice de la cueillette de gestes, cette fois en une sorte de filature, une invitation à contempler et garder trace de la gestuelle d’autrui. Cette trace étant évidemment marquée par la subjectivité de celleux qui la font.

Dans une tentative d’aller vers la performance, j’ai mis en place des expérimentations en duos, dont j’ai pu faire plusieurs itérations chaque fois un peu différente de la précédente. Avec cette confrontation en face-à-face, j’ai voulu questionner le rapport à l’image de soi qui survient dans des contextes de sociabilité. Il est apparu dans ces expérimentations des réactions au feedback en temps réel de ses propres mouvements et du fait d’être rendus hyper-conscients de ceux-ci. Il est aussi apparu des dynamiques de pouvoir assez surprenantes. J’ai voulu continuer à explorer ces dynamiques un peu plus tard en explorant la manière dont on perçoit son espace et dont on le partage avec d’autres individus ou objets. Cette question que je ne supposais pas au tout début de ma recherche est née de la création et s’est avérée être un autre pilier de ma problématique.

Enfin, c’est en partant vivre à 12 800 km, pour une durée qui n’a jamais été aussi longue dans ma vie et qui a paru pourtant si courte, que j’ai remis en perspective des points sensibles de ma pratique. J’ai pu revoir la notion de timidité et m’initier à une nouvelle idée de l’être-ensemble et de la sociabilité. J’ai également été surprise de retrouver des expérimentations que j’avais laissées à Paris dans mon quotidien séoulite en interrogeant la place des caméras, qu’elles soient de surveillance ou celles qui servaient de lien sur les réseaux. Toutes ces expérimentations ont été autant de façons d’explorer notre gestuelle et notre corps en réaction à une norme sociale formée par le concept de neurotypicalité. Nous existons et nous nous mouvons avec, autour mais aussi souvent en dépit de ces carcans normatifs. Ceux-ci évoluent en parallèle de nos réalités biologiques et psychiques au profit d’une productivité : à l’école, au travail, dans le langage même qui se doit informatif et cohérent au point d’éliminer tout silence, toute inflexion, répétition, hésitation, tout geste considéré comme improductif et donc non nécessaire.

Perspectives : pathologiser la neurotypicalité ?

Cet ouvrage prend finalement pour fonction celle d’une introduction à un projet de thèse plus large, qui propose d’inverser la perspective habituelle, plutôt que de pathologiser la divergence, il s’agit de considérer la neurotypicalité non plus comme un état-donné neutre, mais comme une construction sociale située et productrice de troubles. Comment ce renversement peut-il transformer notre compréhension de la sociabilité et du geste social ?

Ce mémoire ouvre sur plusieurs hypothèses qui seront la base de la thèse que je prépare.

Tout d’abord, les troubles de la sociabilité associés à la neurodiversité sont largement produits par la notion de neurotypicalité. La neurotypicalité fonctionne comme une forme de « normalité invisible ». Alors, pathologiser provisoirement la neurotypicalité permettrait de rendre visibles ses mécanismes, ses attentes tacites et ses effets d’exclusion.

La gestuelle, et en particulier la gestuelle inconsciente, constitue un point d’entrée central pour comprendre ces dynamiques de sociabilité. Le geste précède souvent le langage, le déborde et échappe en partie à la volonté consciente. Il est un lieu privilégié où se jouent les normes sociales.

Enfin, la recherche-création permet d’aborder ces questions, là où les outils académiques classiques montrent leurs limites, en produisant des situations, des installations et des protocoles qui mettent le corps, la technique et la relation au centre du dispositif de recherche et permettent une compréhension sensible des interactions entre corps et stimuli de l’environnement.