Cueillette de gestes

2| La cueillette de gestes

2| La cueillette de gestes

Février-mai 2023

Figure 2.1. Dessin de mains superposées et en mouvement, extrait de la cueillette de gestes. Autrice : Assia Musitelli Chabane, 2023

Pré-cueillette de gestes : concevoir les ateliers et le questionnaire

Mon travail se constitue d’une part d’une collecte de gestes, visuelle et animée, qui représente une base de données et une archive qui n’a pas pour but de hiérarchiser, classifier ou sur-intellectualiser ces objets. Parce que ces gestes sont uniques à chacun et chacune et surtout inconscients, mon but n’est pas de forcer des principes en tentant d’interpréter l’ininterprétable. Ce serait un non-sens dans ma logique de recherche en plus d’une hypocrisie.

Cette collecte s’effectue de plusieurs façons et en plusieurs étapes : tout d’abord, la prise de contact avec diverses personnes (diversité d’âges, de carrières, de rapport à la neurotypicalité) et la création d’un questionnaire à remplir qui a pour but d’introduire le sujet à ces personnes, de garder la trace de leur participation et de leurs réactions, d’obtenir des données pouvant servir à la recherche, comprendre leur place dans la neurodiversité, ainsi que d’avoir le point de vue de la personne et sa description subjective sur sa propre sociabilité et ses gestes inconscients. Ensuite, la collecte de gestes à proprement parler, qui se réalise en filmant et photographiant les gestes que les volontaires auront identifiés et voulu partager au cours de notre entretien. Cette collecte peut être enrichie par des images récoltées en dehors des entretiens, lors de rencontres plus informelles, en observation furtive dans le quotidien.

Pour préparer la cueillette, j’ai conçu un questionnaire (voir fig. 1.2). Ce questionnaire est tout à la fois une introduction et une base matérielle et intellectuelle aux ateliers menés. Il pose des questions volontairement incomplètes, peu définies, voire questionnables, autour de la neurodiversité perçue et vécue par les répondantes et répondants ainsi que des questions autour des gestes dont il est question dans cette recherche.

Les questions du type « Vous considérez-vous comme faisant partie de la neurodiversité ? » n’incluent pas, par choix, de définition du terme clé dont il est question. En effet, le principe du questionnaire est d’ouvrir sur des termes controversés et méconnus, de recueillir les a priori des personnes et de les déconstruire ensemble lors de la conversation menée lors de l’atelier.

Ce questionnaire et le format de l’atelier mené sont ironiquement inspirés des méthodes du monde du développement personnel, que je critique (et mène donc en dérision) par ma recherche, non pas frontalement mais de façon inévitable quant à la nature de certaines méthodes commerciales, entrepreneuriales et institutionnalisées de ce qui est librement nommé « développement personnel ».

Par la cueillette se crée une bibliothèque, une archive de gestes qui ne seront pas analysés dans le but d’une interprétation et d’un classement, car le principe de ma démarche est d’aller à l’encontre des carcans du geste neurotypique et autres méthodes de développement personnel qui font des interactions humaines un terrain fascisant. La cueillette de gestes est une pratique qui vise à prendre le temps d’observer le corps en mouvement lorsqu’il n’est pas forcément conscient de l’être, voire qu’il n’est pas du tout supposé l’être. Cette observation permet d’une part de mettre en valeur un objet quotidien, intrinsèque et polysémique peu pris en compte et, d’autre part, de s’ouvrir par ce biais à des questions sociétales plus complexes telles que la neurodiversité. Enfin, cette pratique contemplative permet l’archive tangible de gestes pouvant être par la suite utilisés dans des travaux performatifs et scéniques.

Cette collecte est ainsi menée de façon assez instinctive. De même qu’un herbier, j’entame une cueillette de gestes que je garde et présente non pas sur des fiches pressées entre des livres ou dans un carnet, mais en une série d’animations comme une poésie visuelle qui forme ma base de données. Contrairement à un herbier, on ne cherche ici pas une classification scientifique avec toute son immuabilité supposée mais une simple collection s’allongeant au gré des collectes. Cette base de données est incomplète par essence et quasi impossible à étiqueter ; on se contentera dans cette recherche lorsque l’on souhaite décrire un geste, de le faire uniquement par partie du corps ou parfois par genre et modulation de mouvement (répété, continu, unique, balancier, tressautement, rapide, lent, etc.).

Un même mouvement peut être observé chez plusieurs personnes ou plusieurs fois chez une personne mais varier par exemple en vitesse et surtout en signification, s’il y en a, cela parce que le geste est intrinsèque à la personne ainsi qu’à son contexte intime autant qu’extime.

Définitions intime/extime

Intime : relatif à la sphère intérieure du sujet : affects, sensations, expériences vécues, histoire personnelle.

Extime : relatif à la dimension extérieure constitutive du sujet : contexte relationnel, social, spatial et symbolique dans lequel l’expérience prend forme et sens. Concept introduit par Jacques Lacan (Séminaire VII, 1959-1960), où l’« extimité » désigne ce qui est à la fois le plus intérieur et déjà extérieur au sujet. Ici, extime ne signifie pas simplement « public », mais ce qui, dans l’extérieur, participe déjà à la constitution du geste.

Proposé par l'auteurice en mars 2026

Figure 2.2. Dessin montrant le mouvement d’une main fermée en un poing qui cogne contre une cuisse. Extrait de la cueillette de gestes. Autrice : Assia Musitelli Chabane, 2023
Figure 2.3. « Tableau d’exemple de termes descriptifs pour un geste ». Tableau manuscrit en deux colonnes : partie du corps et adjectifs décrivant des types de mouvement classés par vitesse, fréquence, forme. Autrice : Assia Musitelli Chabane, 2024

Perception du geste dans la neurotypicalité

En mai 2023, j’organise un atelier test à la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord avec quatre volontaires. Ce test d’expérimentation-performance se fait dans le cadre du suivi de projet ArTeC de Jean-Luc Vincent, préparé rapidement et avec les moyens à disposition dans la MSH, j’ai l’idée de mettre en place des duos assis en face à face avec d’une part un ou une « acteurice » qui est la personne à l’origine de gestes inconscients et en face d’elle un ou une « témoin », qui observe et témoigne de ces gestes en les recréant en direct.

Le suivi de projet du master ArTeC

Il se constitue en un rendez-vous bi-mensuel permettant le suivi des approches théoriques et méthodologiques des étudiantses ainsi que d’un suivi plus pratique sous forme d’atelier récurrent sur un semestre ; celui de Jean-Luc Vincent a permis la mise en place et le test de performances et ateliers par les étudiantses en lien avec leur recherche. C’est dans ce cadre que s’est formulée la cueillette de geste.

Proposé par l'auteurice en mars 2026

L’objectif de ce dispositif est de jouer avec le regard de l’autre et ce que peut provoquer le fait de voir un feedback [retour, remarques] en direct de sa propre gestuelle, interprétée par quelqu’un. Il ne s’agit pas d’être face à un miroir ou à un retour caméra mais bien face à une autre personne qui utilise sa subjectivité pour rendre compte de gestes, de mimiques, peut-être parfois comme des failles dans l’immobilité supposée de l’acteurice.

J’installe ce dispositif sans trop savoir à quoi m’attendre, j’espère une sorte de bug causé par le paradoxe de ce face-à-face où l’on cherche le geste de quelqu’un supposément immobile. Un témoin dans l’attente de quelque chose chez l’autre qui attend, qui n’attend rien d’autre que la sonnerie d’un minuteur lancé pour 10 min. Le silence s’installe, on ressent une tension particulière dans la salle et, finalement, le temps passe bien plus vite qu’on ne l’imaginait à l’énoncé de la consigne du jour.

Je me trouve ravie du moment auquel je viens d’assister, à ma place de témoin extérieur, les spectatrices présentes dans la salle (des camarades et moi-même ainsi que les caméras) ajoutent une couche supplémentaire de complexité à l’ensemble de l’expérimentation.

À la fin de cet essai, on discute de ce qui s’est passé, on me décrit la dimension méditative de l’expérience, tenir sur la durée et en silence toute sa concentration, se focaliser autant sur soi que sur l’autre, c’est un exercice à la fois apaisant et épuisant. On parle aussi de ce qui s’est passé au sein des duos, les dynamiques de pouvoir se sont avérées surprenantes. En effet, au bout de quelques minutes, c’est l’acteurice qui avait envie de jouer avec la ou le témoin, d’anticiper quels gestes seraient pris en compte, voire de troubler l’exercice en incluant des gestes très conscients, performés, aux gestes qu’on laisse aller pour voir ce qui se passe, ce que la ou le témoin choisira de faire, si iel va être troublé. Finalement, la ou le témoin s’est trouvé dans une situation aussi difficile et inconfortable que l’acteurice.

L’objectif de la performance est de sentir et de respecter la limite de son partenaire, sa « hitboxHitbox : terme anglais qui s’applique aux jeux vidéo (masque de collision) ; zone sensible autour de l’avatar, dans laquelle un ennemi peut frapper pour le blesser.↩︎ ». […] Dans le face-à-face il y a une confrontation éprouvante et émouvante de nos limites qui s’affrontent et se reconnaissent. (Lenay 2020, 8)

Lors de cette première session de groupe, je dirige dans un premier temps une discussion avec des camarades de classe (toujours dans ce contexte d’atelier de suivi de projet) autour du questionnaire de cueillette de gestes. On me partage alors qu’en décrivant plus en détail le rapport que l’on a au corps et à l’espace, on décrit le sentiment qu’il y a une bonne ou une mauvaise réponse attendue à toute conversation. Le sentiment, particulièrement dans des situations qui demandent une mise en valeur de soi et de ses compétences, de se sentir « comme un enfant » dans l’attente que l’on vienne vers nous, que l’on nous questionne et d’avoir peur de ne pas répondre convenablement, un peu comme lorsque l’on « passe au tableau » à l’école. Provoquer volontairement les gestes de stimulation, comme certaines ou certains peuvent le faire, c’est créer une situation favorable à la sociabilité : « regarde je fais comme toi » ou « regarde je suis ridicule, étrange, à part » ; dans les deux cas : « viens me questionner, me parler, rire de et avec moi. » Cet exemple démontre le lien très fort entre gestuelle et empathie dans la communication.

Le corps du « récepteur » entre en résonance avec celui de « l’émetteur » ; ce phénomène, décrit dans les approches de la cognition incarnée, permet par un mécanisme de simulation corporelle d’attribuer à autrui des états mentaux. (Gallese 2003)

En retour, avoir un feedback sur ce que l’on fait et, par extension, sur ce que l’on est, lorsque quelqu’une remarque notre corporalité (Veldman 2007), voire qu’iel la mime, une opération de conscientisation se met alors en marche pour certaines personnes, la plupart neuroatypiques ou en questionnement qui y trouvent une forme de confirmation de soi ou vont même vers une symptomatisation (Landry 2022).

Figure 2.4. Image extraite d’une captation vidéo du second essai de la performance ; deux duos sont assis sur des chaises face à face. Autrice : Assia Musitelli Chabane, 2023. Source : https://youtu.be/1Mk5oqF12sI

Sur la légitimité de se revendiquer neuroatypique

Comme beaucoup, en travaillant sur mon sujet de recherche-création, je ne peux m’empêcher de questionner ma légitimité à chaque point stagnant de ce projet. D’une part, je questionne une légitimité personnelle, alors que je questionne encore le fait d’être ou non neurodivergente. Paradoxalement, plus je passe de temps sur ce sujet, moins je me sens liée à celui-ci ; comme si la recherche poussée jusqu’à l’épuisement des études, articles et autres manifestes me prouvait mon adhérence à ladite « normalité », ce qui demeurait jusqu’à présent assez inconcevable. Et si finalement, je me détache moi-même des étiquettes de non-normativité, suis-je la bonne personne pour développer cette pratique ? Je m’arrête, et je pense à la nature ultra normative de l’étiquetage. Le diagnostic permet de comprendre mais aussi de valoriser un trouble avec lequel on vit, à la sortie du lycée, je suis enfin passée de quelqu’un de « nulle en maths » et « ne faisant pas assez d’effort dans ce qui ne l’intéresse pas » à quelqu’un de simplement dyscalculique. Le diagnostic n’est cependant pas toujours aussi simple et peut comme tout système de tri, devenir une prison de termes, trop fermés, trop flous, trop débattus, etc., et, comme vus dans la cartographie, ces termes sont difficilement obtenus, requièrent des années de questionnement, de trouver la ou le spécialiste compatible et de payer souvent très cher.

Cet état des choses influe largement sur le fait de se sentir légitime. Bon, le constat de départ, en oubliant tout questionnement annexe, est celui que je suis dyscalculique et de nature plutôt anxieuse. Alors, pourquoi ne pas tenter de parler de cela ? D’utiliser ce flou identitaire et narratif qu’offre la neurodiversité et de travailler à ma façon, en appliquant les références et les méthodes de création qui me sont familières. Le projet prendra sa valeur du fait que ces méthodes ne seront pas celles d’une neurologue ou de tout autre spécialiste des troubles neurocognitifs. Je balaye les insécurités et reviens donc à l’origine de mon projet : questionner et contempler des gestes, comportements qui sont délaissés dans notre quotidien marqué par des échanges interpersonnels dont les codes sont plus ou moins intégrés par les personnes qui les habitent.

C’est finalement plus tard, en avril 2024, lors d’un entretien avec un nouveau groupe de volontairesEntretiens réalisés en petits groupes de volontaires, le premier en mai 2023 à la MSH Paris Nord, avec quatre personnes, le second avec six personnes de profils variés, en mars 2024 au Campus Condorcet.↩︎ pour mes expérimentations-performances que se formulent de très belles pensées autour de la définition de la neurodiversité et de la légitimité de se revendiquer neuroatypique.

 

[00:01:27 — Matteo]

Moi je me souviens quand j’avais fait la première fois le test [le questionnaire de cueillette de gestes], moi je l’ai déjà fait, je vais pas trop parler sinon bon… Mais en tout cas le truc de neuroatypique, moi j’avais une fausse humilité qui est un peu rentrée en moi, je me disais neuroatypique, “atypique”, que je suis spécial, mon estomac disant “non je suis pas spécial”. Du coup, il y a un truc qui rentre un peu en conflit, quand j’entends, là, je lisais neuroatypique, c’était plus… J’arrivais pas à me juger moi-même parce qu’avant, me juger neuroatypique ou neurotypique, parce qu’avant, c’était un truc en mode, “mais attends, ça va être hyper prétentieux si je me dis neuroatypique”, comme si j’étais une personne un peu hors du commun et tout. Donc, moi, c’est ça qui m’a plu… Aussi… Questionner un peu mes réponses, un truc d’ego ou de pas d’ego, alors que c’est pas du tout, il n’y a pas d’enjeu d’ego du tout, mais c’est un truc qui m’est venu un peu inconsciemment, en répondant aux questions.

[00:02:16 — Clarissa]

J’ai eu le même sentiment en lisant ce mot, le mot atypique dans mon bureau. Je me suis demandé si on allait mettre l’accent sur les différences qu’on pouvait avoir. Et je n’ai pas assez de recul pour répondre à cette question, j’ai l’impression. En tout cas, peut-être qu’après la séance, oui, mais je ne me suis jamais intéressée à moi-même. Sur les autres, c’est déjà plus révélateur. Mais après, sur soi-même, c’est super intéressant aussi.

[00:02:46 — Matteo]

Oui, à fond.

[00:02:47 — Clarissa]

Qu’est-ce que ces gestes peuvent dire sur nous-mêmes ?

[00:02:51 — Matteo]

C’est dur de faire des autodiagnostics. Et ensuite, c’est dur aussi d’assumer le diagnostic que tu fais toi-même. Mais enfin on a le droit, on est légitime de dire moi je suis ça sans qu’on ait à se prouver ou à prouver aux autres qu’on est ça. Souvent on pense qu’on doit donner des preuves aux autres qu’on a une chose et en fait on n’a aucune preuve. On est hyper légitime dans le fait de nous définir atypique ou typique, neurotypique ou non.

[00:03:16 – Clarissa]

Oui, on a tendance à vouloir chercher. Le pourquoi du comment et que tout a une raison et des fois l’homme a un peu du mal à accepter qu’il n’y ait pas vraiment de raison.

[00:35:45 – Assia]

Vous considérez-vous neuroatypiques ?

[00:35:49 — Clarissa]

Au début j’ai mis non, mais maintenant oui.

[00:35:55 — Élisa]

Exactement pareil.

[00:35:56 — Sophie]

Du coup, moi je vais changer, parce que je suis dys.

[00:36:00 — Assia]

Mais ce qui m’intéresse aussi, c’est avant de connaître la définition du terme, mais en le voyant, est-ce que vous ne vous retrouviez pas forcément vous-même ?

[00:36:13 — Sophie]

Moi j’ai hésité justement à cause du truc dys. C’est marrant parce que là je raconte ma vie, mais ça m’arrive souvent. En fait j’ai trois enfants et je trouve ça très intéressant de voir les fonctionnements cérébraux différents de chacun de mes enfants. Et c’est vraiment… je trouve ça fascinant quoi. Et donc du coup, je suis assez consciente qu’on est tous en fait neuroatypiques. Enfin qu’on a tous un fonctionnement cérébral différent. Et pour moi, il fallait que ce soit vraiment très fort pour que ce soit distingué là-dessus. Mais en fait, pour moi, il n’y a pas de normes, même pas neurologiques. Et sur le fonctionnement cognitif, il n’y a pas de normes cognitives.

[00:36:55 — Micheline]

Et la société fonctionne selon des normes qui en fait n’existent pas. Elles sont complètement artificielles et ne correspondent à personne.

[00:37:01 — Sophie]

Donc du coup j’ai hésité à le mettre mais en me disant non mais en fait je suis un peu comme toi Matteo, atypique quand même, pas à ce point, mais en fait je pense que très clairement je ne rentre pas dans les cases.

[00:37:12 — Assia]

Il en faut très peu pour sortir des cases au final. Et du coup toi aussi tu as décidé un peu de changer ?

[00:37:20 – Clarissa]

Oui mais parce qu’au début, justement un peu comme Matteo, je me suis dit bon, peut-être le “atypique” il y a une petite connotation négative. Bon, ce qui est marrant c’est qu’après à la deuxième question j’ai quand même mis oui. Comme si de faire partie de la neurodiversité là, je m’inclus dedans mais moi seule peut-être pas tu vois mais maintenant je corrigerai.

Extrait d’entretien, bâtiment de recherche nord du Campus Condorcet à Aubervilliers, le 9 mars 2024

Lors des entretiens que j’ai pu mener face au terme « neurodiversité » on m’exprime une hésitation dans la réponse, due à une peur de l’orgueil, de la prétention, et une difficulté à se positionner par peur de se tromper et donc de « prendre la place » de quelqu’un. La neurodiversité n’est pourtant pas simplement le neuroatypisme, mais la somme de toutes les typologies de cerveaux, la simple existence de plusieurs personnes sous-entend nécessairement une neurodiversité (Chamak, 2015). On ne prend donc la place de personne en admettant sa part dans la neurodiversité. Néanmoins ce terme, dans un monde de néologismes, renvoie à d’autres exemples tels que le fait d’être « issu de la diversité » qui pourrait logiquement signifier une totalité mais qui dans son usage ne signifie qu’une minorité. On conclut cette partie par le fait qu’avoir la soi-disant « bonne » terminologie est une ouverture des yeux et de l’esprit, une mise en évidence qu’on ne peut plus ignorer une fois connue.

Une question annexe apparaît également à ce moment, celle de l’identité. En quoi ces gestes définissent-ils aussi une identité ? Est-ce que les catégories de neuroatypie et de neurodiversité sont des catégories valides si on les met au regard de cette question de l’identité singulière ?

Conscientiser, émanciper, performer

On crée son identité sociale par rapport à une norme, parmi les actrices de cette norme, on cite principalement l’école. Celle-ci est perçue par les volontaires de l’atelier comme une institution de dressage car c’est le lieu de la maîtrise, du contrôle, du domptage de soi. L’éducation est cruciale dans l’invention d’un corps normé, d’une identité sociale capable d’évoluer convenablement en société (Leonard 1970;   Papanek, Clarke, et Quinz 2021).

Ce corps normé est lié à des considérations de genre, par la contrainte de la perception du corps féminin ou masculin. Or le corps est aussi normé — et c’est ce qui nous intéresse dans ce projet — par la contrainte de la neurotypicalité et de ses règles, de sa verbalité et de son immobilité.

J’ai proposé la notion de gestosphère pour désigner cette idée que nous sommes constitués par ce que l’on pourrait appeler des gestes fondateurs. [Chacun] d’entre nous développe une manière d’être au monde, avec une sphère de possibilités par rapport à chacun de ces gestes face à une situation. (Godard, Doobels, et Rabant 1994)

Au cœur de l’expérience de collecte se trouve la question de la conscientisation de ces gestes d’autostimulation qui trahissent le corps normalisé. Prendre conscience, c’est pouvoir accepter et s’approprier. Le geste peut être émancipation, d’où l’intérêt de la performance pour sortir d’un complexe d’infériorité, créé par la norme sociale, qui conduit l’adulte à se sentir vulnérable ou maladroit. La mise en spectacle, la mise en scène de la performativité du quotidien est une manière de démontrer et de transgresser la norme.

La performativité n’est pas un acte singulier, mais une répétition et un rituel, qui produit ses effets par sa naturalisation dans le contexte d’un corps, compris, en partie, comme une durée temporelle culturellement soutenue. (Butler 2015)

Références
Butler, Judith. 2015. Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. First issued in hardback. Routledge classics. New York London: Routledge, Taylor & Francis Group.
Gallese, Vittorio. 2003. « The Roots of Empathy: The Shared Manifold Hypothesis and the Neural Basis of Intersubjectivity ». Psychopathology 36 (4): 171‑80. https://doi.org/10.1159/000072786.
Godard, Hubert, Daniel Doobels, et Claude Rabant. 1994. « Le geste manquant : entretien avec Hubert Godard ». IO. Revue internationale de psychanalyse, nᵒ 5. https://bsf.spp.asso.fr/index.php?lvl=notice_display&id=42405.
Landry, Angie. 2022. « Les risques de s’autodiagnostiquer un trouble de santé mentale avec les réseaux sociaux ». Ici Radio Canada, août. https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/4500/autodiagnostic-reseaux-sociaux-sante-mentale.
Lenay, Alice. 2020. Manuel d’exercices de rencontre à l’usage de celles et ceux qui veulent mesurer la distance qui les sépare. https://files.cargocollective.com/578210/_Lenay_livret4_manuel.pdf.
Leonard, George Burr. 1970. Education and ecstasy. London: Murray.
Papanek, Victor J., Alison J. Clarke, et Emanuele Quinz. 2021. Design pour un monde réel: écologie humaine et changement social. Design-théories. Dijon Vienne: Les presses du réel, Fondation Victor J. Papanek.
Veldman, Frans. 2007. Haptonomie. PUF.