4| De la timidité dans nos relations aux concepts de sociabilité de l’autre côté de la terre
Septembre 2023-janvier 2024, à l’étranger
La deuxième année de cette recherche-création démarre avec un semestre passé à l’étranger. J’ai fait le choix de la Corée du Sud, par un mélange de décisions purement pratiques, d’affections personnelles et du besoin de saisir l’opportunité de partir plus loin que jamais je n’étais partie, au-delà des bordures de l’Europe ou de la Méditerranée. Je pars avec l’idée de mise à l’épreuve, à la fois personnelle mais aussi de mon travail de recherche-création. Sans pratiquer de relativisme, je souhaitais faire l’expérience de différences dans la sociabilité et la culture d’un pays non occidental ayant, qui plus est, un passé colonisé plutôt que colonisateur.
Je pars donc cinq mois suivre des cours, donnés en langue anglaise, de sociologie ainsi que des cours de langue, d’histoire et de culture contemporaines de la Corée à la Chung-ang University.
Alors que je débute mon séjour à Séoul, je découvre une ville qui m’a ouvert les yeux sur des concepts uniques de sociabilité : le Jeong et le Nunchi (voir ci-dessous). J’ai pu observer et vivre des différences dans la sociabilité qui sont profondément ancrées dans la culture et l’habitus d’une région. C’est aussi la première fois que l’on insiste autant sur la timidité générale de la population à mon arrivée dans un pays. Les Coréensnes proclament leur timidité et la démontrent au quotidien — sans pour autant oublier de la transgresser à quelque moment opportun — à tel point que je me sens plutôt à l’aise et même parfois extravertie et très peu timide en comparaison. Cela me fait penser que, finalement, nous sommes peut-être toustes le timide de quelqu’un — ou du moins, que nous devrions parler des timiditéS, au pluriel, pour mieux désigner le spectre des possibles de ce mot.
[00:10:43] — Assia
La première question, “Auto-évaluer votre sociabilité sur une échelle de 1 à 9”. Peut-être voulez-vous partager vos réponses, ou bien ne pas les partager parce que…
[00:10:56] — Denise
Je n’aime pas partager.
[00:11:03] — Assia
D’accord.
[00:11:05] — Matteo
Moi j’ai mis 7, 7 sur 9.
[00:11:08] — Micheline
Seulement ?
[00:11:10] — Matteo
Tu sais, on est très sévère, on a besoin… Non mais moi parce que aussi, pendant longtemps, toute ma vie, je pense vraiment que j’étais timide énormément. Quand j’étais petit, jusqu’à assez tard. Et je pense que c’est toujours là d’où l’on vient. Tout le monde part d’une timidité et c’est soit on y reste, soit on n’y reste pas. C’est même pas dans ces termes-là, je pense. Mais moi, en tout cas, j’ai mis 7 parce que je sens que je n’ai pas atteint encore le 9. Il y a quelque chose qui me ramène tout le temps au 1. Je tends vers le 9, mais j’y tends. Mais je me sens toujours quand même aimanté à certains endroits de ma vie par le 1. Donc, c’est plutôt en mouvement, tu vois. J’ai mis 7, mais c’est en train peut-être de bouger vers 9.
[00:11:52] — Assia
D’accord. C’est intéressant comme manière de voir, du coup, d’avoir des restrictions. En gros, ce que t’es en train de dire c’est que ta manière d’être idéale pour toi ce serait d’aller vers le 9.
[00:12:05] — Sophie
C’est ça parce que t’as dit “j’ose pas aller vers le 9”. Non mais en fait c’est pas forcément génial, le 9.
[00:12:13] — Assia
Parce que du coup dans ce que tu dis c’est que pour toi l’idéal serait d’être social au plus haut point mais c’est pas du tout évident ! C’est juste intéressant que du coup tu aies cette définition-là. Mais qu’il y ait du coup, des choses, peut-être on peut voir si on peut les définir, qui te retiennent parfois et qui font que c’est encore un travail en cours d’être sociable.
[00:12:32] — Matteo
Oui, je pense que pour moi en tout cas, je ne sais pas si c’est une affaire d’idéal, je pense que du coup indirectement ça le devient, c’est intéressant que ce soit une valeur qui soit créée en moi, parce que le contraire, le un, m’a paru toujours être une contrainte ou un élément de jugement. La pire chose qu’on puisse te dire comme qualité ou comme observation, c’est que t’es timide. Quand j’étais enfant, on me disait “t’es timide” ou bien je savais qu’on pensait de moi que j’étais timide. Et pour moi, c’était vraiment nul. Je pense que c’est ni bien ni mal. Et encore, qu’est-ce que ça veut dire être timide ? Du coup, je pense que je viens de là. Et du coup, pour moi, inéluctablement, c’est le 9.
[00:13:17] — Sophie
T’es bien marqué par le “sois pas timide” qu’on te dit. “Sois pas timide, dis bonjour !”
[00:13:24] — Assia
C’est un peu ça qui m’a fait aller à ce projet aujourd’hui. C’est tout un tas de choses de la vie depuis l’enfance.
[00:13:35] — Micheline
Moi j’ai mis 7, mais pas exactement pour les mêmes raisons.
[00:13:40] — Sophie
T’es contente de retourner en arrière ?
[00:13:43] — Micheline
Pour moi, 7 c’est déjà énorme ! Je trouve que je suis au max de ma sociabilité et j’ai absolument pas envie de faire plus d’efforts.
[00:14:00] — Sophie
C’est ni mal ni bien, j’ai mis 9. J’ai mis 9, mais c’est ni mal ni bien et ça ne demande aucun effort. Moi j’ai une définition d’état. C’est-à-dire que c’est un état, c’est ce que l’on est, sans jugement de valeur possible. Cette échelle ne devrait pas être un jugement de valeur.
[00:14:15] — Micheline
Au-delà, plus de sociabilité, ça me demande un effort.
[00:14:22] — Assia
Parce que justement, tu as un état naturel ou inné, et d’aller plus loin que cet état, ça demande un effort. Mais c’est intéressant qu’il y ait deux définitions qui tendent vers l’effort ou vers un idéal par rapport à une des règles ou des choses comme ça et une autre version qui est un peu plus simplement “est-ce qu’on l’est ou est-ce qu’on l’est pas”.
[00:14:41] — Clarissa
C’est si bizarre.
[00:14:43] — Élisa
Alors moi j’ai mis 8 mais c’est parce que je pense que je suis une personne extravertie et sociable et tout le monde me le dit et c’est ma façon d’être et je me recharge au contact des gens et pas seule quoi. Donc je pense que c’est plus ma façon d’être.
[00:14:57] — Assia
Et du coup, qu’est-ce qui a fait que tu as mis 8 et pas 9 ?
[00:14:59] — Élisa
Je me suis posé la question si je mettais 8 ou 9. En vrai, je suis peut-être 9 un peu, je ne sais pas.
[00:15:06] — Assia
C’était juste une autocensure de te dire que tu mettais 9.
[00:15:10] — Élisa
Après, je pense que je n’ai pas mis 9 parce que je connais d’autres personnes qui sont plus extraverties.
[00:15:18] — Sophie
Et puis on a toujours, même si on est hyper sociable ou extravertie, on a toujours des points où on n’a pas envie, donc c’est difficile de mettre le maximum.
[00:15:28] — Assia
On a toujours des réserves et des limitations nous-mêmes.
[00:15:31] — Sophie
Exactement. C’est juste que je me suis dit que j’étais quand même tellement plus soûlante qu’il fallait que je dise 9.
[00:15:41] — Élisa
Tu ne pouvais pas mettre 5. Non, on se serait dit bon…
[00:15:44] — Sophie
Ce ne serait pas crédible !
[00:15:53] — Élisa
Et moi naturellement, je me suis dirigée vers le 8, parce que je pense que de nature je me considère assez sociable, mais je pense que je suis très influencée par les autres, selon la situation. C’est jamais quelque chose d’acquis, moi en tant que personne, je serais 8, mais pas tout le temps.
[00:16:21] — Matteo
La sociabilité, ça a beaucoup à voir avec la capacité face aux inconnus. Pour moi, la sociabilité, c’est la capacité de… quand tu rencontres un groupe hétérogène de personnes que tu connais pas du tout, c’est à quel point t’affrontes cette étrangeté, et du coup que t’arrives quand même à trouver ta place et à te ressourcer dans ces nouvelles personnes, alors que quand t’es avec des personnes que tu connais déjà, c’est presque dans l’introversion parce que c’est déjà une sorte de rapport d’intimité avec ces personnes que tu connais, donc… C’est beaucoup plus proche de ta sphère intime, parce que c’est les personnes que tu connais. Alors que pour moi, la sociabilité, ça a beaucoup à voir avec une sphère extime et la nouveauté. J’ai appris le mot “extime” récemment, ça se dit aussi.
Extrait d’entretien, bâtiment de recherche nord du Campus Condorcet à Aubervilliers, le 9 mars 2024
Le jeong, ou l’esprit de la péninsule
Avant de partir, une amie m’offre un petit dictionnaire de la Corée, qui regroupe des termes et des concepts propres au pays du matin calme. Deux termes attirent mon attention et je souhaite les garder en tête pendant mon séjour.
Jeong : concept commun à la Corée, à la Chine et au Japon ; loyauté et dévouement, fidélité qui s’exprime sans logique ou raison apparentes (Boisbaudry 2021)
En Corée, le jeong est profondément ancré, il évoque en premier lieu la bienveillance et l’attention envers autrui. Cependant, il ne se limite pas à cela. C’est une émotion collective, un sentiment puissant et positif, mais qui favorise exclusivement les membres du groupe au détriment des autres. Le jeong peut donc parfois entraîner des injustices car en conséquence, en tant que membre de la communauté, il est attendu de vous un certain comportement. Ce concept se reflète dans la langue coréenne, dans laquelle de nombreux objets et concepts importants se présentent au pluriel, soulignant ainsi l’importance de la collectivité. Par exemple, pour parler de ma mère ou de ma maison en coréen, je parlerais de notre mère et notre maison (우리 어머니, 우리 집 uri eomeoni, uri jib). Et cela quelle que soit la personne à qui je m’adresse, car ces entités vont au-delà de mon individualité, elles sont forcément représentées par le pluriel, le collectif.
Le jeong est une émotion complexe qui ne peut s’accomplir que dans l’interaction ou la simple présence d’une autre personne. C’est une partie intégrante de la société coréenne. Le jeong nous rappelle que la sociabilité n’est pas seulement une question d’interaction personnelle, mais aussi d’engagement envers la communauté.
Le nunchi : la puissance de l’œil
Nunchi : concept intimement lié au jeong, peut être traduit par « puissance de l’œil ». Capacité, art et philosophie qui englobent l’intuitivité, la sensibilité, la compréhension, la politesse, l’attention mutuelle, l’esprit ouvert et le sens de l’observation ; savoir-vivre coréen et forme d’empathie.
Le nunchi repose sur la compréhension de son propre statut par rapport à celui de ses interlocuteurices. « De nombreuses règles régissent cette intelligence émotionnelle, si la plupart sont évidentes (tact, politesse, lecture entre les lignes, etc.), l’une d’elles permet de pousser la compréhension un peu plus loin : “Quand vous entrez dans une pièce, rappelez-vous que les autres y sont depuis plus longtemps que vous” » (Boisbaudry 2021).
Le nunchi aide à se positionner face aux autres en comprenant ce qu’iels pensent ou ressentent en fonction de leur état d’esprit. Il est également crucial pour apprécier l’atmosphère ambiante d’un lieu. Cette compétence impose de se comporter et de parler avec tact et discernement pour ne pas créer de malaise ou bouleverser l’harmonie de la salle. Ce qui m’intéresse le plus dans le nunchi, c’est l’importance du regard, le nunchi passe par l’œil et cela laisse entendre qu’une grande partie de la sociabilité passe par la captation de stimuli visuels et notre aptitude à y réagir convenablement. C’est pour cela que le fait d’avoir du nunchi est comparé à une vivacité d’esprit. D'autre part, il se pratique davantage qu’il n’est inné, et ceci de manière plutôt surprenante par ailleurs : cela passe en partie par le geste. En effet, une personne entraîne son nunchi en jouant à pierre-feuille-ciseaux, les Coréensnes y jouent très souvent, c’est un véritable outil de décision, de départage — ce que je pensais être un simple cliché engendré par le visionnage de quelques k-dramas ne l’était pas tant que ça. À force d’y jouer, toustes savent reconnaître qui a gagné en une fraction de seconde, peu importe le nombre de joueurses.
Le nunchi incite d’une part à prêter attention envers les sentiments des autres et à les respecter ; celleux qui habitent le même espace que vous à un moment précis ainsi que dans les instants précédant ce moment partagé. Cela rappelle d’autre part, la culture du confucianisme qui pèse encore d’une certaine façon sur la société coréenne, notamment dans les mœurs par rapport aux aînés, qui doivent être respectés (du moins en apparence), dans la façon de se tenir face à elleux et de s’y adresser car iels étaient là avant nous.
Protocole pour entrer dans une pièce
Entrer dans une pièce, n’importe laquelle : une salle de classe, un wagon de métro, un café, le salon d’une amie, la chambre d’un amant, etc.
(La pièce peut-elle être autre qu’un lieu ? Entrer dans une pièce… de Molière ? de vingt centimes ?)
Déterminer si l’on est seul, c’est-à-dire si notre corps et nos actions vont être perçus par un élément extérieur à soi. Combien de personnes humaines ? Combien d’animaux ? Combien de caméras ? De robots ? etc.
Faire une hypothèse de leur raison d’être dans cette pièce : décrire leur position dans la pièce, leur posture, les objets avec lesquels ils interagissent.
Prêter attention au mouvement et au non-mouvement de chaque chose.
Faire une estimation du temps passé par ces éléments dans cette pièce avant notre arrivée.
Se laisser distraire par tout élément non vivant qui manifeste son existence dans la pièce : bruits de moteur, murmure strident de l’électricité, tapotement de la pluie sur le carreau, température de la pièce, densité de l’air ambiant, etc.
Contempler la raison de ces manifestations, ce qui les produit et leur relation aux éléments dans la pièce, ainsi qu’aux autres pièces auxquelles elles sont possiblement liées (qu’on puisse les voir/en faire l’expérience sensorielle ou non).
Par exemple, l’électricité court dans les murs depuis l’ordinateur jusque dans les parties communes, croisant les appartements voisins. Les vrombissements de voitures sont hors-champ dans la pièce mais suggèrent l’existence d’une route en contrebas, une route qui mène quelque part et qui a une origine, la voiture elle-même étant un habitacle pour des personnes, celles-ci écoutent la radio qui transmet un signal venant d’un studio à l’autre bout de Paris, etc.
Ces manifestations, souvent imperceptibles à première vue, sont comme des fils invisibles qui relient chaque élément de la pièce à un réseau complexe d’influences et d’histoires. L’électricité, par exemple, n’est pas simplement un flux de courant dans les câbles, mais un lien vital entre les occupants de la pièce et au-delà. Elle émerge de sources lointaines, traverse des chemins cachés derrière les murs et se propage jusqu’aux parties communes, unissant ainsi les existences individuelles dans une toile électrique commune.
Les vrombissements des voitures, bien qu’audibles mais hors champ, insinuent l’existence d’un monde extérieur vibrant d’activité. Ils suggèrent une route en contrebas, une artère qui relie des quartiers éloignés et qui s’étend bien au-delà des limites visibles de la pièce. Chaque véhicule devient un microcosme mobile, transportant des individus avec leurs propres destins et narrations. Ces personnes, enfermées dans l’habitacle de la voiture, sont également liées à des mondes invisibles : les ondes radio qui circulent dans l’air, transmettant des histoires, des musiques et des nouvelles depuis des studios éloignés jusqu’au cœur même de cette pièce.
Ainsi, chaque détail, chaque son, devient un indice révélant la connectivité profonde et souvent insoupçonnée entre les différentes parties du monde. Entrer dans une pièce n’est donc pas simplement franchir une frontière physique, mais pénétrer dans un réseau infini d’influences, de connexions et d’histoires qui transcendent les murs immédiats de l’espace visible. C’est une invitation à la contemplation et à la reconnaissance de la complexité du tissu interconnecté qui compose notre réalité quotidienne.
En pénétrant dans cette pièce, on entre non seulement dans un espace délimité par des murs, mais dans un théâtre d’interactions subtiles où chaque élément, vivant ou inanimé, contribue à l’histoire en cours. La pièce devient ainsi un microcosme, un fragment d’un univers infiniment complexe où les récits se tissent à partir des fils invisibles qui relient tout ce qui existe.
Au moment de cette réalisation, être pris d’un mouvement de recul et s’incliner légèrement avant de faire un premier pas dans la pièce.
Si personne d’autre n’est dans la pièce, se permettre de s’installer dans la pièce de la façon souhaitée. Se focaliser sur son propre corps, le laisser réagir aux manifestations décelées à l’entrée.
Si une caméra est néanmoins présente dans la salle, sourire en sa direction. Selon l’envie, lui faire signe ou aller jusqu’à performer quelque chose pour elle (danse, chanson, extrait de stand-up, etc.).
Se permettre d’interférer avec l’état préalable de la pièce.
Mettre de la musique et oublier son corps en se permettant de le mouvoir au gré du rythme ou bien des émotions.
Si l’arrivée dans la pièce avait pour but une tâche particulière, s’atteler à celle-ci.
S’arrêter momentanément lorsqu’un élément extérieur à soi prend soudainement de l’importance dans nos pensées.
S’arrêter momentanément lorsqu’un élément intérieur à soi prend de l’importance dans nos pensées.
Si d’autres sont présents dans la pièce, après les premières étapes, évaluer l’intérêt général porté à cette arrivée soudaine.
Laisser le corps se tendre ou se détendre en réaction à cet intérêt. Noter mentalement cette réaction, ou bien l’ignorer complètement, laisser flotter son esprit hors du corps.
Selon le degré d’interférence causée par l’état préalable de la pièce, s’excuser puis trouver une place adéquate à la réalisation de l’objectif ayant poussé à entrer dans la pièce.
Garder constamment dans un coin de l’esprit la présence des « autres » et la potentialité de leur regard.
Garder également en tête l’idée que les autres ne vous regardent pas et que votre existence dans cette pièce avec elleux n’a potentiellement aucun impact.
Rester à l’écoute et observer leur gestuelle pour se faire une idée de tout impact ou non-impact entre soi, les autres et le reste de l’environnement.
Rester à l’écoute et observer sa propre gestuelle pour contrôler tout impact ou non-impact sur soi, les autres et le reste de l’environnement.
Finalement, apprécier le fait que d’autres étaient là avant dans la pièce.
Caméras, surveillance de l’image
Lors de mon séjour en Corée, je prends conscience d’une certaine abondance de caméras de surveillance. Je sais que je suis constamment enregistrée dans la plupart des lieux publics. Parfois, même lorsque je suis seule, dans la salle commune de mon dortoir du campus, la simple présence des caméras dans mon environnement me fait réfléchir à qui pourrait me regarder. Cela m’a conduite à une étrange forme de sociabilité avec l’œil vide des caméras de surveillance, leur souriant, leur faisant coucou ou même dansant devant elles. Je me rappelle alors l’une des questions soulevées par mes expérimentations-performance en face-à-face. Je me demandais si le fait de se regarder ou de se sentir vu modifie la manière dont on agit et impacte notre gestuelle inconsciente. Et je me demande maintenant si même les caméras de surveillance qui tournent sans être réellement scrutées, car leur rôle est simplement d’être des témoins qui enregistrent tout dans l’éventualité d’un événement, sont considérées comme des témoins de ma présence et donc si notre rapport à la caméra est une forme de sociabilité qui modifierait notre présence également.
La caméra joue un rôle important dans les communautés créées autour de dispositifs liés à la neurodivergence, tels que les stim-toys, l’ASMR, la stim-danse, etc. Ces tendances ont permis une popularisation d’éléments qui n’étaient au départ que des niches spécifiques et une démocratisation de la parole autour des troubles neurodivergents. Nous avons désormais toustes pu observer au moins de loin tout ou partie de ces phénomènes qui pullulent sur les réseaux sociaux.
Sur les réseaux, un nouveau phénomène est apparu dans mes recommandations pendant l’écriture de ce mémoire. Des vidéos de « pause dans le feed » de créateurices de contenus comme Adelaide SaywellVoir son compte Instagram : https://www.instagram.com/adelaide_saywell/↩︎. Dans ses vidéos de vingt secondes en moyenne, Adelaide répète toujours la même chose « relax your shoulders, unclench your jaw, relax your eyebrows and take a deep breath… and out. Thank you, carry on![Détendez vos épaules, relâchez votre mâchoire, détendez vos sourcils et inspirez profondément… puis expirez. Merci, poursuivez ! ]↩︎ ». Ces relaxation check in sont une invitation à relaxer sa posture et à se recentrer sur son corps que l’on a tendance à délaisser lors de longues sessions sur Internet. Ces vidéos sont conçues dans l’idée de tomber régulièrement par hasard dans le flux de contenu des utilisateurices TikTok et Instagram, qu’iels suivent ou non l’influenceuse, c’est l’algorithme qui fait parvenir ses vidéos en temps voulu aux personnes qui pourraient apprécier ce check in. L’influenceuse filme ses vidéos comme une routine quasi quotidienne tandis qu’elle vaque à ses propres tâches, elle fait ses lacets, câline son chat, se lave le visage, etc. Elle ne s’adresse même pas toujours directement face à la caméra mais le ton de sa voix est toujours bienveillant tout en étant impératif dans ses instructions. Résultat, les followers de la chaîne décrivent ses vidéos comme une petite surprise toujours bienvenue, surprise pas tant dans le contenu mais dans le moment de la journée où l’on va la rencontrer. D’autres disent même avoir développé une sorte de réflexe pavlovien« Le réflexe de Pavlov peut s’apparenter à une réaction involontaire, non innée, provoquée par un stimulus extérieur. Pavlov a développé la théorie selon laquelle les réactions acquises par apprentissage et habitude deviennent des réflexes lorsque le cerveau fait les liens entre le stimulus et l’action qui suit », Le Quotidien du médecin. Consulté le 31/03/2024 sur : https://www.lequotidiendumedecin.fr/archives/premiere-presentation-du-reflexe-de-pavlov#↩︎ ; leurs épaules se détendent dès qu’ils aperçoivent la chevelure rose de la créatrice sur leur écran.
La caméra a permis d’une part le partage de contenu sur les réseaux à travers le monde. Mais d’autre part, ce contenu a pu émerger grâce à la distance qu’offre la caméra et le contenu vidéo avec le public. Bien que la caméra en rebute plus d’un au premier abord, elle permet d’éditer sa réalité et de créer un lien fort avec des personnes tout en gardant une distance réelle importante. Il me semble alors nécessaire de se tourner vers ce type d’outil dans mes expérimentations. Lors de mon semestre en Corée j’avoue avoir souvent oublié que ce pouvait être à moi d’emprunter la caméra, j’ai néanmoins pris des fragments de vie que j’ai eu la présence d’esprit de filmer et que j’ai condensés en une ébauche de film, montage sauvage.Lien vers la vidéo citée : https://youtu.be/9olka3DhWwc↩︎