Cueillette de gestes

Introduction

Introduction

Anamnèse de la recherche

Début 2022, l’avant-projet

À l’origine de tout projet, bien avant la formulation d’une problématique, bien avant que l’on puisse parler de projet, il y a le vécu, la vision, le mode de pensée de celui ou celle qui le rêve avant même de le concevoir. Cela est encore plus prégnant lorsque l’on parle d’un projet de recherche-création qui s’inscrit souvent dans une part de l’intimité de l’être humain qui le porte. Avant d’intégrer le master de recherche-création ArTeC, j’ai validé un diplôme de design événementiel à l’École Boulle à l’issue duquel j’ai rédigé une note de synthèse et monté un projet personnel. Cette dernière année fut mon introduction au travail de recherche, à la rédaction de style plus académique et à l’expérimentation pratique dans le but d’une recherche plutôt que de l’adhésion à une demande spécifique de client. Le fait de tâtonner dans le procédé de création est une évidence souvent éludée. Étant dyscalculique, j’ai pris l’habitude de passer par des moyens détournés pour comprendre ou appliquer certains concepts ou certaines tâches, de tâtonner en passant principalement par la pratique, par les sens, car la compréhension passe par la préhension. Puisque toute pratique implique une praxis, il semble nécessaire, en tant que chercheuse, de placer l’haptique et l’empirique au cœur de mes travaux. C’est ainsi qu’a commencé à se former le projet « Récréations mathématiques ».

Dyscalculie : nature des troubles spécifiques des activités numériques communément appelés dyscalculie, altération de la capacité à comprendre et à utiliser les nombres.

Ce projet est un travail de médiation qui consiste à reprendre le principe de multiplication par jalousies, communément appelé « multiplication japonaise », et de le populariser en passant par une installation nomade manipulable à échelle du corps, de même qu’en créant un outil à petite échelle, reproduisible facilement à la maison ou à l’école. Cet outil permet à un ou une élève de résoudre des multiplications sans avoir à faire de calcul mental (ou du moins, en le faisant sous une autre forme) ni à connaître par cœur ses tables de multiplication, car on passe par la manipulation d’objets solides et graphiques.

Multiplication par jalousie

La multiplication par jalousie (ou per gelosia) est une méthode visuelle de multiplication de nombres entiers inspirée de la forme des jalousies, volets permettant de voir sans être vu. La multiplication par jalousie a été récemment propagée sur Internet sous le nom de multiplication japonaise. Cependant son origine n’aurait rien à voir avec le Japon, qui n’utilise pas particulièrement cette méthode, mais serait liée à l’âge d’or islamique et propagée dans toute l’Europe par les travaux de Fibonacci.

Figure 0.1. Dessin représentant le système de multiplication par jalousie avec des lignes horizontales jaunes représentant le premier nombre multiplié croisant des lignes verticales bleues représentant le second nombre multiplié. Les intersections des lignes sont surlignées en trois teintes de vert différentes selon trois zones : le vert très clair en bas à gauche du quadrillage est légendé « unités », le vert moyen dans la zone centrale du quadrillage est légendé « dizaines » et le vert foncé, en haut à droite est légendé « centaines ». Auteurice : Assia Musitelli Chabane, 2022
Figure 0.2. Dessin représentant le système de multiplication par jalousie avec des lignes horizontales jaunes représentant le premier nombre multiplié (22) croisant des lignes verticales bleues représentant le second nombre multiplié (31). Les intersections des lignes sont surlignées en trois teintes différentes et décomptées : 2 en vert très clair représente les unités, 8 en vert moyen représente les dizaines et 6 en vert foncé pour les centaines. Ainsi le résultat est 682. Auteurice : Assia Musitelli Chabane, 2022

Proposé par l'auteurice en mars 2026

En dirigeant mes recherches dans l’espace scolaire, j’ai pu réaliser un projet autour d’une question très spécifique : la résolution de multiplications à l’école primaire dans le contexte de la neurodiversité. J’ai pu souligner dans mon mémoire, au travers d’enquêtes de terrain et d’entretiens, la solitude ressentie dans l’espace scolaire. Ce sentiment de solitude, parfois, se rapproche d’une dépossession de l’individu encore en construction, liée au contexte complexe et peu adapté de l’école, à l’idiosyncrasie des personnes qui l’habitent. C’est avec encore beaucoup de questionnements et de pistes abordées autour de la neurodiversité dans la note de synthèse rédigée à l’École Boulle — puis abandonnées — que j’ai souhaité continuer en master et décidé de changer légèrement d’horizon en rejoignant le master ArTeC qui me permet de continuer à explorer les champs des possibles qu’offre la recherche-création.

La conclusion de ma note de synthèse pointait vers un problème de communication et d’adaptation dans la société qui est, par définition, neurodiverse. Il m’a semblé naturel de faire de la question de la sociabilité, dans un contexte de neurodiversité, le centre de mon nouveau projet. En partant d’interrogations sur le langage et la communication, qui me semblaient alors trop vastes, je me suis centrée sur l’habileté à être sociable, considérée comme une source du problème que j’avais identifié, à la fois dans mes recherches et dans ma propre vie. En effet, nos relations sociales, nos modes de communication sont formulés par de nombreuses règles appliquées par toustes mais généralement non dites, qui semblent naturelles pour certains mais nécessitent un apprentissage et une maîtrise de soi pour d’autres. Faisant partie de la génération potentiellement la plus anxieuse décomptée jusqu’à présentSelon une étude Ipsos, « Un adolescent français sur deux souffre de symptômes d’anxiété ou dépressifs » (Mercier 2022).↩︎, nos codes de sociabilité dans une société qui se sait désormais neurodiverse doivent plus que jamais s’inscrire dans le débat sociétal, académique et artistique.

Au sujet de la société neurodiverse et définitions liées à la neurodiversité

Les définitions de neurodiversité, neurotypicalité et neurodivergence dans ce mémoire s’appuient en grande partie sur les définitions données par Nick Walker dans Neuroqueer Heresies (2021).

Neurodiversité : désigne le fait que les variations neurologiques (autisme, TDAH, dyslexie, etc.) font partie de la diversité humaine naturelle. Ce terme ne désigne pas une pathologie en soi, mais une diversité des modes de fonctionnements cognitifs et psychiques comparable à la diversité culturelle ou biologique. Dans une perspective politique, la neurodiversité implique que les différences cognitives ne doivent pas être corrigées, mais reconnues et intégrées dans l’organisation sociale.

Neurotypicalité : mode de fonctionnement neurologique considéré comme « standard » ou majoritaire dans une société donnée. Selon Walker, ce terme ne signifie pas « normal » au sens moral ou supérieur, mais renvoie à une position normative à partir de laquelle les institutions, les rythmes, les normes de communication sont construits. Une société non critique tend à invisibiliser cette norme et à considérer tout écart comme déficitaire.

Neurodivergence : le fait, pour une personne, d’avoir un fonctionnement neurologique qui diverge de la norme neurotypique. Terme descriptif, non médicalisant, qui insiste sur la différence structurelle plutôt que sur le trouble. La neurodivergence n’implique pas nécessairement souffrance ; celle-ci apparaît souvent lorsque l’environnement est inadapté.

Neurocosmopolite : terme proposé par Walker pour désigner une personne capable de naviguer consciemment entre différents styles cognitifs et communicationnels, avec une forme de compétence interculturelle appliquée aux différences neurologiques. Il ne s’agit pas d’être « neutre », mais de développer une aisance relationnelle trans-neurotype, fondée sur la reconnaissance des écarts. Dans une « société neurodiverse », la posture neurocosmopolite deviendrait une compétence collective plutôt qu’exceptionnelle. Une société neurocosmopolite en serait une qui reconnaît les variations neurologiques comme constitutives du collectif, qui cesserait d’organiser ses institutions uniquement autour de la neurotypicalité et qui valoriserait les compétences neurocosmopolites comme fondement d’une éthique relationnelle.

Société neurodiverse : Walker désigne la neurodiversité comme « la diversité des esprits humains », c’est-à-dire la variation des fonctionnements neurocognitifs au sein de l’espèce humaine. Dans cette perspective, « nous sommes une espèce neurodiverse ». La société contemporaine est donc déjà, de fait, neurodiverse, puisqu’elle rassemble des personnes neurotypiques et neurodivergentes ; ce qui reste en jeu n’est pas l’existence de cette diversité, mais la manière dont les institutions continuent d’être structurées autour de la neurotypicalité.

Plusieurs travaux récents montrent que le terme « neurodiversité » n’est pas seulement une description biologique de l’hétérogénéité cognitive, mais qu’il s’est diffusé dans des discours socioculturels et politiques académiques. Par exemple, des recherches analysent les discours contemporains entourant la neurodiversité et la manière dont ils se déploient dans des débats sur le handicap, les normes sociales et l’inclusion (Grummt 2024) ; une généalogie critique du concept souligne également la façon dont il s’est enrichi et politisé à mesure qu’il circulait dans la littérature sociale et les politiques publiques (Walters 2025).

Walker (2021)

Source

Proposé par l'auteurice en mars 2026

L’anxiété comme outil de travail et d’exploration

Septembre 2022

L’anxiété, bien qu’elle soit généralement un frein au quotidien, peut être une force puissante qui pousse à explorer les recoins les plus imbriqués de notre esprit et de notre environnement. C’est précisément l’anxiété qui a été à la source de mon travail et de ma recherche, alimentée par mes différences neurologiques. En effet, Temple Grandin, chercheuse reconnue pour son travail sur l’autisme, explique dans son livre Penser en images (1997) que les personnes avec des différences neurologiques peuvent ressentir une anxiété sociale accrue en raison de leur perception différente du monde qui les entoure. L’anxiété sociale m’a poussée à vouloir étudier la sociabilité et la gestuelle, à tenter de décortiquer et de détourner quelque chose qui, a priori, m’échappe. En explorant ces domaines, je cherche ainsi à mieux comprendre les interactions sociales et à trouver des moyens de les rendre plus accessibles à celles et ceux qui, comme moi, peuvent ressentir des défis dans ce domaine.

Références
Grandin, Temple, Virginie Schaefer, et Oliver Sacks. 1997. Penser en images et autres témoignages sur l’autisme. Paris: Odile Jacob.
Grummt, Marek. 2024. « Sociocultural perspectives on neurodiversity—An analysis, interpretation and synthesis of the basic terms, discourses and theoretical positions ». Sociology Compass 18 (8): e13249. https://doi.org/10.1111/soc4.13249.
Mercier, Etienne. 2022. « Un adolescent français sur deux souffre de symptômes d’anxiété ou dépressifs ». Ipsos. https://www.ipsos.com/fr-fr/un-adolescent-francais-sur-deux-souffre-de-symptomes-danxiete-ou-depressifs.
Walker, Nick. 2021. Neuroqueer heresies: notes on the neurodiversity paradigm, autistic empowerment, and postnormal possibilities. Fort Worth: Autonomous Press.
Walters, Tom. 2025. « A Genealogy of Neurodiversity and Its Entangled Politics ». Journal of Social Issues 81 (4): e70036. https://doi.org/10.1111/josi.70036.